L’ex et l’express

(c) Fanny Taillandier

(c) Fanny Taillandier

 

A côté de moi sur le quai de cette petite gare de ville “moyenne”, un jour de semaine, un jeune type fume un joint avant de monter dans l’express pour Paris. Il est tout excité, sourit aux anges et aux rails épars bordés de maisonnettes blanches, s’épand en anecdotes auprès d’un autre, tout aussi jeune, qui l’accompagne en silence: il est content de se tirer! ici, rien à faire, heureusement qu’il a sa PS4; depuis qu’il est sorti de prison il n’a pas de travail, et franchement, ici, rien à faire… A Paris, il va voir son ex. “Ca lui a vrillé la tête, d’être avec moi. Elle s’est reconvertie à l’Islam.”

C’est dans l’air, les reconversions. Par exemple, les villes industrielles se reconvertissent en villes moyennes – une ville moyenne est une ville sinistrée qui a réussi sa reconversion. Une ville moyenne est une ville qui a vaillamment résisté à ces drôles d’assauts inversés que sont l’exode rural et les délocalisations, assauts qui voulaient forcer ses portes à l’envers, et qui a obtenu, déployant des trésors de courage, d’ingéniosité, de hasard sans doute aussi, de garder un nombre honnête d’habitants, et donc de pouvoir négocier hardiment avec une SNCF pingre, pour, au prix de tant d’efforts, garder l’express pour Paris. Une ville moyenne/reconvertie est une ville exsangue, mais desservie par l’express pour Paris. Si l’express pour Paris ne s’arrête plus, la ville meurt.

Au début du XXe siècle, Mauriac déployait dans Génitrix ce motif lancinant et somptueux du passage du train qui fait trembler les murs; convois nocturnes qui hantent littéralement la maison, faisant claquer la porte du grenier et le cœur de la vieille mère perverse, effrayant la jeune femme à l’agonie comme un fantôme Le train qui passe devient l’écho machinal et surhumain aux scènes tragiques des vies anonymes, mais aussi, l’écho d’un ailleurs soulignant le huis-clos. Mauriac prend de son époque ce qui peut la rendre épique; le romanesque n’est pas tant, je crois, dans les destinées furieuses de la mère et du fils que dans ce grondement sourd qui les accompagne, leur donnant l’allure d’une machine infernale. Ici, dans le jour sombre, brillent derrière les fenêtres des maisonnettes bordant la gare des lampes crues, éclairant quels drames, quelles indicibles et voraces amours?

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Les êtres humains se reconvertissent aussi, quand ils changent de domaine professionnel. Cela ne se dit en général qu’à propos du travail. On n’utilise pas ce verbe pour le reste de la vie: on ne dit pas: après des années de santé florissante, elle s’est reconvertie en tétraplégique à l’occasion d’un accident de voiture; ni : il s’est reconverti en père de famille à la faveur de la naissance du premier; ni : lassés, ils envisagent de se reconvertir en partouzeurs.

Pourtant pour cet ex-taulard, prendre le voile n’est pas un cheminement spirituel qu’on appelle conversion mais bien, là encore, une reconversion – sans doute équivalente à celle qui lui est refusée, de taulard en salarié. Je l’appelle ex-taulard; je pourrais l’appeler néo-chômeur. Pour le retour des prisonniers à la vie civile, on parle de réinsertion. On parle de problématique de réinsertion, d’accompagnement dans la réinsertion, de réinsertion réussie. Bref un genre de reconversion pour misérables. Mais comme les misérables n’ont pas souvent le temps d’apprendre beaucoup de vocabulaire avant d’arriver derrière les barreaux, un seul mot devra leur suffire pour parler de l’emploi qu’ils n’ont pas, de l’amie qu’ils n’ont plus, et de la foi qu’ils cherchent – car un être humain qui ne cherche pas une foi, c’est un chat, un cheval ou un poisson.

Quel que soit son nom, il bondit dans le train quasi vide d’un saut guilleret, une bouteille de jus de fruits pour tout bagage. L’express pour Paris continue de porter avec lui son lot de rêves immenses, ses “à nous deux, maintenant”. On y monte encore pour aller vivre dans les romans – lui aussi : “Je me demande la tête qu’elle va faire, mon ex, elle tient un bar, je vais arriver, coucou!” Les mille surprises d’un visage reconnu; les émotions difficilement identifiables, auxquelles il faudra repenser, par la suite; les anciennes complicités qui affleurent; les souvenirs évanescents: son rendez-vous du soir est un roman mille fois écrit, et pourtant toujours séduisant, par la grâce de ce train où léger il s’installe. L’ex, l’express: avec ou sans reconversion post-industrielle, le romanesque est toujours le romanesque.

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Mauriac situait l’action de Genitrix le long de la ligne Bordeaux-Sète, laquelle ne doit pas figurer au palmarès de la rentabilité de Réseaux Ferrés de France. On pourrait faire le roman du jeune type excité, de ses heures d’ennui embrumées d’herbe dans la ville moyenne, de ses modestes rapines et de ses amours perdues; ce serait un beau roman. On pourrait, mais plus grand monde ne manie l’ellipse des saisons comme François Mauriac, plus grand monde n’accorde d’épopée aux lumières crues des cuisines le long des voies. C’est que le monde de Mauriac avait, avec ses drames, sa généalogie, humaine et surtout géographique. Il ne connaissait pas la reconversion. Il s’agit d’un monde avant la métamorphose du train, de moyen de transport en outil de ségrégation spatiale, sociale et politique. Ce qui se cache derrière le mot reconversion, c’est une gigantesque désorganisation du réel – et du langage qui permettait de le dire. Car ce que je ne saurai jamais, en écoutant le bavardage du marlou, c’est d’où il vient. D’une “ville moyenne”, sans doute. C’est-à-dire de n’importe où et de nulle part. Et lorsqu’il emploie cette impropriété, “elle s’est reconvertie”, il est de surcroît privé de tout idiome à lui, tombant dans le lexique d’une époque où les mots recouvrent tout, c’est-à-dire, rien, qu’on parle d’un CDD ou d’une foi religieuse.

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Emmanuel Adely propose entre autres l’idée, dans un court essai consacré aux Devenirs du roman, que “les médiateurs (journalistes, chanteurs, comédiens, artistes, politiques) écrivent un réel unificateur donné comme objectif.” C’est bien ce réel écrit et unificateur qui se cache dans la reconversion de tout : le monde revu comme fiction, doté d’une illusoire cohérence par la synonymie permanente. C’est un peu l’idée qu’eut Bernanos, contemporain de Mauriac et usager assidu d’express et de villes moyennes par son état d’inspecteur d’assurances, juste au sortir de la Première guerre mondiale, et qui le poussa à rédiger Sous le soleil de Satan : “Quiconque tenait une plume à ce moment-là s’est trouvé dans l’obligation de reconquérir sa propre langue, de la rejeter à la forge. Les mots les plus sûrs étaient pipés.”

Il s’est passé quelque chose dans ce XXe siècle stupéfiant, quelque chose d’une reconversion râtée, peut-être, de l’espace et de la littérature européens. Le premier a été accaparé par la logique de marché, transformant villes et campagnes en tranchées boueuses puis en banlieues décentrées; la seconde est globalement devenue, quand elle n’est pas rangée au rôle douceâtre d’amuse-bouche pour notable, un outil de management; Adely: “le réel écrit et unificateur a tout emprunté à la fiction, utilise le vocabulaire de la fiction / style, formules, emphase, pioche à tous les registres, met en scène”.

Cette double reconversion ratée, on peut la trouver dans les gares TGV, plantées au milieu de rien à grand renfort de bretelles routières et d’espaces climatisés; magnifique trouvaille que ces grands écriteaux partout: Gares en mouvement! On aura tout vu. Mais for cette blague, rien. Pas de maison qui tremble aux abords de ces gares. Pas de marlou en goguette. Le TGV déterritorialisé est le résultat final de la reconversion de l’express, et avec elle de la disparition de l’humaine quête – du romanesque.

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Que faire? demande le révolutionnaire. Le roman de Georges Bernanos, arme de la “reconquête” de sa propre langue, nous peut servir de modèle ou d’indice. Au pays saigné à blanc auquel on servait “la religion de la déesse France et de Saint Poilu”, il oppose les drames obscurs et grandioses de personnages anonymes, enfoncés dans la terre, tournant vers le ciel leurs combats. “Rien de meilleur que d’exprimer le surnaturel dans un langage commun, vulgaire, avec les mots de tous les jours. Aucune illusion ne tient là contre.” Double défi pour le roman à l’ère reconvertie: défaire l’illusion, exprimer le surnaturel. En d’autres termes, mettre l’épopée anonyme au service d’une vaste vérification lexicale, et les mots pipés à l’épreuve des destinées furieuses, des drames obscurs, des quêtes spirituelles. On verra quelle reconversion tient là contre.

Il s’agira donc de rejeter la langue à la forge, et tant pis si la forge est délocalisée. Il s’agira de traquer les reconversions ratées, et de les dire. Il s’agira de chanter l’ex et l’express, les drames tus des villes moyennes et des banlieues vides, il s’agira de redonner des mots qui permettent de dire le monde.

Manifeste pour le retour de l’épopée aux abords des gares. Pour les autodafés de TGV magazine, car il faut bien allumer la forge. Pour la mise au feu des mots pipés tels qu’authentique (sandwich à la saveur – ) connecté (vous êtes dans un espace – ), de demain (ensemble, construisons l’Europe – ). Pour les marlous et leurs ex, pour les trains peu rentables, pour le cannabis et l’ennui, pour la possibilité de l’éternel et le mystère de la foi, pour Mauriac comme nom de code d’une opération terroriste de grande ampleur qui viserait à faire trembler les murs au passage des convois nocturnes dans les tragédies anonymes.

Je continue à me demander, des semaines après cette scène, comment le marlou s’est fait recevoir dans le salon de thé de sa belle mystique. Je ne serais pas surprise d’apprendre que la porte du grenier a claqué un grand coup.

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