Démystification: programme pour les Cités possibles

 

 

 

« Pour ramener les investisseurs en Grèce et reconstruire l’économie, il est urgent de rétablir la confiance. Cela suppose que le gouvernement grec envoie un signal clair sur sa volonté de coopérer avec ses créanciers et d’accélérer les réformes. »
Tribune publiée dans Le Monde du 21 mai 2015 ; signataires : membres du groupe Eiffel Europe ou du groupe Glienicker

 

Rétablir la confiance : initialement utilisée dans les rubriques de courrier du cœur à propos des embûches menaçant les relations conjugales, cette locution a connu un beau succès dans les domaines de la diplomatie et de l’économie dès le dernier quart du XXe siècle, succès qui ne s’est nullement démenti au siècle suivant. Il s’explique sans doute, au moins en partie, par le confort intellectuel évident que présente l’analogie entre la panne sexuelle post-adultérine et le ferment anarchique contenu dans le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Par la grâce d’une métaphore, les thinktankers peuvent donc faire comme si l’histoire était celle d’un grand amour méritant qu’on le sauve. Cette petite fiction transmue habilement le prosaïsme laid des lettres de change en ce lyrisme enflammé des épîtres transies, bien plus émouvantes.

Néanmoins, on peut remarquer que comme souvent, l’idée de rétablir la confiance vient pour le cocu (ici « les investisseurs ») d’un aveuglement total selon lequel le gouvernement grec a la volonté de « coopérer avec ses créanciers et d’accélérer les réformes », ce qui est précisément l’inverse du programme sur lequel ce gouvernement s’est formé. Chéri(e), si tu m’envoies un « signal clair » que tu n’as aucune vocation à t’éclater dans le lit de quelqu’un d’autre depuis des mois comme je te surprends à le faire, j’accepterai peut-être à nouveau de te faire subir le coït sans joie que nous pratiquions ensemble – comme c’est, je le sais, ton désir le plus profond.

 

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« Je pense que les Français sont en réalité favorables aux réformes. Il ne faut pas perdre de temps. Quand j’ai fait adopter la loi portée par Emmanuel Macron à travers un article de la Constitution, c’était pour aller plus vite. »
Manuel Valls, Fondation BMW, Munich, mai 2015

 

En réalité : pierre angulaire de toute entourloupe, élément performatif stratégique irremplaçable, en réalité permet à peu de frais d’arrimer l’ensemble du discours fallacieux à une entreprise de parler-vrai tout à fait honorable. Vous avez un mensonge éhonté à dire : vous en avez besoin, car il vous permet d’asséner votre façon de faire sans même un regard pour ceux qui ne sont pas d’accord – eh bien c’est très simple : il vous suffit de dire qu’en réalité ils sont d’accord. Vous suggérez alors que ce qui est n’est pas la réalité ; et la réalité, c’est désormais la fiction qui vous arrange.

Le discours politique se construit comme un univers fictif, régi par ses propres lois ; le chef du gouvernement semble y couler des jours paisibles. Ce qu’affirme ici le premier ministre, c’est que les citoyens, les manifestations, les sondages, les pétitions, les votes et les députés se trompent : en réalité (i.e. en dépit de ce qu’ils disent, votent, font) les Français sont d’accord avec les réformes de Monsieur Valls, ou alors, qu’ils aillent se faire voir chez les Grecs.

 

 

 

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« Sous toutes ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. »
Guy Debord, La société du spectacle, 1967.

 

Pour Valls et les thinktankers cocus, le but est le même : renvoyer le lecteur ou l’auditeur à un univers fictionnel, détaché de la réalité dont il est question : la cité, polis, dont ils disent se soucier, devient un monde virtuel. Ils y parviennent soit en fabriquant une analogie, ce qui est un petit mensonge encore mignon, soit en inversant tout bonnement la polarité entre le vrai et le faux, entre la fiction et le réel – ce qui est la conséquence ultérieure du mensonge : si la fiction est partout, alors le réel en est une.

Le problème marche directement sur les brisées de la littérature : de la société du spectacle aux métarécits de Lyotard et des simulacres de Baudrillard au storytelling de Christian Salmon, il est celui de la mise en scène, en intrigue et en mots d’une réalité politique par une idéologie peu scrupuleuse. Contrairement au schéma traditionnel et aux définitions classiques, la mystification est du côté non de la littérature, mais de tout le reste.

 

 

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« Non seulement ils restent au pouvoir, mais ils parlent. Or c’est leur langue qui est responsable du mal. […] Leur langue est celle du mensonge. Et puisque leur culture est une culture putréfiée, celle des palais de justice et des académies monstrueusement mélangée avec la culture technologique, concrètement leur langue est de la pure tératologie, et on ne peut pas l’écouter. On est obligé de se boucher les oreilles. Le premier devoir des intellectuels, aujourd’hui, serait d’apprendre aux gens à ne pas écouter les monstruosités linguistiques des puissants de la Démocratie chrétienne ; à hurler de dégoût et de réprobation à chacun des mots qu’ils prononcent. »

Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes, 27 mars 1975

 

La réponse ne se fait pas attendre : il y aurait, face à la langue menteuse du pouvoir, un devoir des intellectuels : disséminer une forme de désobéissance, de dédain, de résistance, pas tant vis-à-vis des faits mais bien, avant tout, vis-à-vis des mots. Ce sont eux qu’il faut se réapproprier pour retrouver la politique. Ainsi la figure de l’intellectuel devient-elle, d’un seul coup, une figure non de philosophe, non de savant, mais d’homme de langage – d’homme de lettres. L’intellectuel comme résistant, le résistant comme écrivain, l’écrivain comme démystificateur. Ce serait par les mots qu’on pourrait repasser de la « langue du mensonge » à la réalité.

 

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« Le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu’à des albums de dessins, jusqu’à des corbeilles de tapisserie. Puisqu’on était victorieux, ne fallait-il pas s’amuser ! La canaille s’affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. […] Puis la fureur s’assombrit. Une curiosité obscène fit fouiller tous les cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Des galériens enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses, et se roulaient dessus par consolation de ne pouvoir les violer. […]
— ‘N’importe ! dit Frédéric, moi, je trouve le peuple sublime.’ »
Flaubert, L’éducation sentimentale, 1867

 

A la mise en scène concrète de la prise des Tuileries lors des journées de février 1848, Flaubert oppose le n’importe ! de Frédéric, qui efface une réalité politique désagréablement complexe (voir le lexique : obscène, ironiquement, fureur, curiosité ; voir l’ambiguïté fondamentale des motivations, qui sont toutes doubles) pour la remplacer par ce mot, sublime, tout droit venu du romantisme et ce n’est pas sans doute par hasard que Flaubert insiste, dans ces mêmes pages, sur le discours de Lamartine à l’Hôtel de ville, quelques mois avant celui de Victor Hugo à l’Assemblée. « On se redit, pendant un mois, la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, ‘qui n’avait fait que le tour du Champ de Mars, tandis que le drapeau tricolore’, etc ; et tous se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs que la sienne. »

Oui, dit Flaubert, une certaine langue littéraire s’est appropriée l’espace politique et le rend opaque, occulte, et lui interdit la nuance ; oui, chacun comme Frédéric peut s’y laisser piéger ; oui, le romancier va s’employer à démystifier cette langue-là, qui s’emploie à masquer la réalité par des mots polyvalents. Le roman devient le miroir déformant donc révélateur d’un monde qui voudrait prendre au sérieux les histoires qu’il se raconte.

 

 

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« Trêve de discours. »
Sophocle, Œdipe à Colone, 401 avant J.C.

 

Résumons-nous, et revenons à la Grèce : face à la tératologie des puissants, l’écrivain ne dénonce pas, mais rend visible – et cela se fait non par un discours mais par la mise en mouvement, au cœur de la fiction littéraire, de mots qui portent en eux le germe de la mystification.

Jean-Pierre Vernant, dans « Le moment historique de la tragédie grecque », souligne à cet égard un aspect fondamental des textes tragiques : ils reposent exactement sur les mots que la toute jeune démocratie athénienne emploie dans son langage juridique naissant : dans Antigone, la coutume ; dans Prométhée enchaîné, la force ; dans Œdipe Roi, la responsabilité. Toute la tragédie se construit sur un questionnement qui se trouve être celui du droit. Ce sont donc, au cœur du nœud tragique, des questions de sens des mots, concomittantes de la naissance du tribunal et de l’assemblée. Le jeu sur les mots de la fiction littéraire correspond à un jeu dans les mots de la vie politique. La tragédie, dit Vernant, est à même de mettre en question cette société qui la fonde.

C’est bien la mise en jeu des mots dans la fiction qui permet cette critique. Vernant note que le héros tragique est issu de l’âge mythique révolu ; or alors même que le chœur, relai des spectateurs contemporains, reçoit un vers lyrique, le trimètre iambique dans lequel le héros s’exprime est très proche de la conversation courante. La tragédie naît de ce hiatus souligné entre des notions contemporaines, démocratiques, et des comportements aristocratiques et archaïques qui y sont étrangers ; entre une ascendance divine et une langue quotidienne. « Dans le cadre nouveau du jeu tragique, conclut Vernant, le héros a donc cessé d’être un modèle ; il est devenu, pour lui-même et pour les autres, un problème. » Il s’agit, pour la littérature, de mettre en présence le discours du pouvoir et le monde de la fiction, et d’en observer à la loupe les points d’achoppement. Tel est le programme politique de la démystification.

 

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« Chaque année, ils sont des milliers à passer le Grand-Saint-Bernard ou le Simplon. Près de 250 000 d’entre eux sont arrivés depuis le début de l’année dernière. ‘Cette urgence a déjà rendu évidente l’insuffisance des réponses traditionnelles. L’afflux de touristes d’origine française est d’une ampleur et d’une rapidité sans précédent. Nous avons besoin de campings,’ affirme Hermann Stiegler, l’un des initiateurs du programme. […] La nuit, le petit parking du poste frontière du Châtelard se transforme en camp de transit ; jusqu’au 3 mars dernier, où une altercation entre un douanier et un touriste d’origine française au sujet d’la vignette qu’on doit avoir sur l’pare-brise pour prendre l’autoroute a fait un scandale. »
Jean-Charles Massera, United Emmerdements of New Order, 2002

 

Point d’achoppement: la frontière ; point d’achoppement: les mouvements de population. La question de la cité humaine est là tout entière. Quelle différence y a-t-il entre les migrants et les touristes ? Entre les réfugiés et les nouveaux arrivants dans les campings suisses ? Entre un titre de séjour et « la vignette qu’on doit avoir sur l’pare-brise pour prendre l’autoroute » ? Ces questions, il n’est pas nécessaire de les poser. Il suffit de changer l’agencement entre un discours et un référent, un lexique et un locuteur. On emploie pour parler du campeur le lexique du clandestin. Et tout à coup, le tourisme estival est aussi effrayant que les flots de réfugiés – à moins que ce ne soit l’inverse.

Les deux poids et deux mesures du discours des forces de l’ordre et des gouvernements européens en ce qui concerne les migrations ne sont nulle part mieux démontrés que lorsqu’ils sont ainsi, dans une fiction, mis en présence. La Méditerranée peut devenir un charnier, il se trouvera toujours un Manuel Valls pour réciter d’un ton docte qu’on ne peut accueillir tout le monde, et l’on enragera de ne savoir lui répondre sans passer immédiatement pour le dernier des utopistes. Seul le « camp de transit » des camping-cars « d’origine française » lui coupe très immédiatement la chique, par sa simple formulation.

 

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« Je reçois un appel dans mon bureau, un chef d’équipe qui me réclame : Charles, venez voir ça. Une splendeur. 100% naturel, élevé en plein air, on obtient ces résultats-là, sans retouche Photoshop, sans chirurgie esthétique. […] Delphine, 17 ans, autorisation parentale, elle va se spécialiser dans les motifs d’adolescentes. […] Un corps comme ça, pas besoin de le travailler : en marcel, les fesses nues affleurant, vous l’asseyez sur un accoudoir de canapé : 100% de taux d’occupation. Les produits en fraîcheur, il ne faut les gâter avec rien, surtout pas d’artifice. »
Gabriel Robinson, Génie du Proxénétisme, 2008

 

Dans son premier roman, Gabriel Robinson imagine la fable suivante : une région en déclin lance un appel d’offre ; celui-ci est remporté par un bordel. Au moment de sa parution, le racolage passif est institué en délit ; la crise fait rage ; les bassins d’emploi s’assèchent ; autant dire que le scénario de Robinson, proche d’une certaine anticipation, est tout à fait plausible. C’est une belle success story. Le roman se présente comme une visite de « La Cité », tel est le nom de la maison close, recueillant les paroles de tous ses usagers. Jamais l’écrivain ne dira s’il est d’accord avec l’idée qu’il développe, si son dispositif de citation de Châteaubriand – encore un romantique politique – est ironique ou pas. Simplement, il laisse la parole. Les adolescentes, « produits en fraîcheur » sont « élevées en plein air », et reçoivent « 100% de taux d’occupation ». Par le détour de la fiction littéraire, les mots du pouvoir, ici le discours du manager, deviennent les indices les plus sûrs d’une contre-utopie glaçante.

 

 

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Si vous aviez été en Utopie, si vous aviez assisté au spectacle de ses institutions et de ses mœurs, comme moi qui ai passé là cinq années de ma vie, vous avoueriez que nulle autre part il n’existe de société parfaitement organisée.
Thomas More, Utopie, 1516

 

Si la fiction littéraire s’emploie à mettre en cause la narration des puissants, ce n’est pas au nom d’un devoir d’engagement des intellectuels, ni d’une posture romantique du poète qui guiderait le peuple ; c’est qu’elle réinvente inlassablement la fondation des cités humaines. De la tragédie à la SF, de Thomas More à Gustave Flaubert, la fiction est là pour expérimenter la communauté, ses règles, ses possibles, sa morale. Autant dire que son rôle est on ne peut plus politique. Autant dire qu’elle a besoin de mots affûtés. Autant dire que sonder chacun d’entre eux est capital ; oui, il faut démystifier le langage, le refonder en justice et en justesse. Et le reste est littérature.

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