Radicale Vigilance

(Texte commandé par le Détachement International du Muerto Coco)

 

Ne vous inquiétez pas. On s’occupe de tout.

Ne vous inquiétez pas, soyez vigilants. Soyez vigilants devant les informations. Soyez vigilants car ces images sont particulièrement effrayantes. Ces agissements sont particulièrement effrayants. Nos ennemis sont tout à fait terribles. Ne vous inquiétez pas. Nous les condamnons. Nous condamnons ces agissements que nous vous montrons sur les images particulièrement – n’est-ce pas ? – particulièrement effrayantes. Mais on s’occupe de tout.

Regardez bien. Vous avez vu ? C’est bien simple : des gens très méchants nous veulent du mal. Mais nous n’avons pas peur car nous sommes les plus forts. N’est-ce pas ? Nous sommes les plus forts. Donc, ne vous inquiétez pas. Voilà. Très bien.

Vous conviendrez que nos ennemis sont très méchants. Très cruels. A peine humains. Mais ne vous inquiétez pas : ce n’est pas nous. Aucun lien. Rien à voir. Pas de méchants chez nous. On reste entre nous, n’est-ce pas ? Entre gentils. On s’en occupe. On va vous trier tout ça, dare dare.

Juste, soyez vigilants. Pour nous faciliter la tâche, vous serez gentils. Gentil ne veut pas dire idiot, n’est-ce pas ? Donc un tout petit peu de peur on va dire de la lucidité, on va dire de l’esprit citoyen, comme ça, regardez bien les colis. Les colis ça peut être suspect. Tout type de colis, pas un colis en particulier, en soi un colis, vous voyez. Les comportements aussi ça peut être suspect. Ca peut présenter des signes, on va dire, de radicalisation – la radicalisation, c’est les méchants. Les gentils ne sont pas radicaux, ne vous inquiétez pas. Ils sont tous mous. Mous mais vigilants. Donc des signes, de radicalisation. Tout type de signe, par exemple de type barbe, de type gros sac à dos, de type jeune. De type babos, mais en radical. Vous voyez ? Mais aussi d’autres signes, tout fait signe, comme disait Roland Barthes. D’où l’importance de la vigilance. De la suspicion. Tout ce qu’on vous demande c’est une paranoïa légère et permanente. Voilà. Très bien.

Ne vous inquiétez pas : nous connaissons parfaitement la menace. Nous savons que ça peut arriver n’importe où, n’importe quand. Grèves, ZAD, cités vétustes, intérim, puberté, effrayant. Vous ne vous doutez de rien, vous. Vous êtes mignons. Mais nous savons, nous, que le basculement dans la radicalisation peut avoir lieu en l’espace d’une seconde. Chez n’importe qui. C’est parfois insoupçonnable. Donc il faut tout soupçonner. Votre voisin. Vous.

Mais ne vous inquiétez pas, nos agents sont à pied d’œuvre. Ils surveillent en temps réel. Ils interviennent en temps réel. Regardez bien ces images. A la pointe de la technologie. Notre police. Police, c’est bien simple, c’est l’inverse de barbare. Nous aimons nos agents. Ils nous permettent de trier, ceux qui sont avec la police, ceux qui sont avec les barbares. Vous comprenez maintenant ? C’est pourquoi nous vous demandons d’être vigilants.

La radicalisation, c’est l’affaire de tous. N’importe où, n’importe quand, n’importe qui. C’est pourquoi nous veillons sur vous. Nous vous surveillons. Oui, croyez-nous, il faut en passer par là. Vous conviendrez qu’on n’a pas le choix. D’autres images arrivent tout de suite. Hors de question de relâcher la vigilance. Nous avons mis en place un tas de mesures, disons, d’urgence, pour rester vigilants. Pas inquiets, non. Nous n’avons pas peur car nous sommes les plus forts. Comment voudriez-vous avoir peur des barbares avec une si belle police ? si bien équipée ? Regardez tous ces gyrophares, pimpon, bleu, orange ! tous ces gilets pare-balles pfiou ! et ces boucliers ! pok ! pok ! tous ces GIGN tac tac cagoule pan ! Vous voyez bien. Nos policiers sont parfaitement effrayants, donc pas d’inquiétude.

On s’occupe de tout. Si jamais il y en a qui doutent, on s’en occupe. On évacue le doute, direct. Ni inquiétude ni doute. Ah oui des fois il peut se trouver qu’on débarque chez votre voisin. Que voulez-vous. Regardez ces images. C’est tout simple.

On s’occupe de tout. Vous serez gentils de nous laisser faire. Voilà. De vous laisser faire. L’esprit citoyen. On va dire l’état d’urgence. Oh ça va bien, les professionnels du sarcasme. Pas le moment d’ironiser. Vous restez polis ou vous voulez qu’on pense que vous êtes avec les barbares ? Vous avez vu les images ? Est-ce qu’on a le choix ? Non. Alors le doute c’est non. Bien obéir et pas d’inquiétude. On sait parfaitement ce qu’on fait. Parfaitement. C’est pour votre bien. Si on vous contrôle tous c’est pour pas faire de jaloux. Voilà. Très bien. La nation forte, unie, soudée dans l’obéissance, c’est beau à en pleurer, vu d’ici, comme vous êtes dociles.

Nous on n’a pas peur. Pas peur du tout. Nous sommes sereins. Nous sommes les plus forts. Peur de qui d’ailleurs ? Vous êtes si gentils vraiment. Vous comprenez. On vous tient dociles pour la sécurité de tous. A chaque fois qu’il y en aura un pour se radicaliser on s’en occupe direct. Ne vous inquiétez pas. Tant que vous êtes vigilants devant les images tout ira bien. Voilà. On s’occupe de vous. Pas d’inquiétude.

 

(Image (c) Jean-Marc Tanguy)