Plaidoyer pour l’auteur anonyme

 

 

  1. Que la violence se situe au cœur de l’Etat de droit.

 

Walter Benjamin, Critique de la violence, 1922 : « On prendra peut-être en considération la surprenante possibilité que l’intérêt du droit à monopoliser la violence en ôtant l’usage de celle-ci à la personne individuelle ne s’explique pas par l’intention de sauvegarder les fins légales, mais par celle de protéger le droit lui-même grâce à cette violence. »

 

Il a beaucoup été question dernièrement des violences policières, tour à tour vues comme la poule ou l’œuf des violences autres – celles des manifestants, des travailleurs en grève, etc, toutes gens qui furent bientôt assimilées à des terroristes. Cette assimilation a fait bondir ; cependant, elle s’explique très simplement (et en dépit de la crasse ignorance de ceux-là mêmes qui employèrent le mot) par le fait que dans l’Etat de droit, toute violence non monopolisée est sémantiquement un terrorisme.

Les auteurs des violences (atteinte aux corps, mais aussi aux biens – abribus en miettes sur le parcours des manifestations, tentes de fortune passées au bulldozer sur les marches de Shengen – ou encore aux discours – diffamations et censures, revendications d’attentats contre les croisés sodomites et verbatims cinglants du ci-devant ministre des finances) peuvent être indifféremment policiers ou terroristes, mais ils sont forcément l’un ou l’autre.

Les distinguer relève de l’approche juridique.

 

  1. Que la dichotomie qui fonde le système étatique s’établit entre terreur et police.

 

Thomas Hobbes, Léviathan, 1651 : « Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre. »

 

L’approche juridique permet de délimiter ce qui relève du contrat social ; de déterminer qui est homme (en lui) ou loup (hors de lui). En fin de compte, et puisqu’il s’agit aussi de ne pas perdre de temps, l’état moderne, avec ses frontières et ses codes, sépare ce qui ressortit à l’humanité domestique de ce qui ressortit à l’animalité sauvage – la fiction philosophique de l’état de nature sur laquelle le nôtre fut conçu. Après le colon et le sauvage, le chrétien et le païen, l’occidental et le primitif, les termes les plus récents de ce récit dialectique toujours recommencé sont donc, pour l’une et l’autre, police et terreur.

Le rôle de la justice est donc de déterminer, en chacun, l’homme et le loup ; mais comme la justice est forcément juge et partie du récit social, sa formule doit donc s’énoncer de la sorte : vous êtes avec nous ou contre nous.

 

  1. Que la justice n’existe pas en tant que telle.

 

Joseph Andras, De nos frères blessés, 2016 : « Tu meurs à cause de l’opinion publique. »

 

Dans le roman qu’il a publié à l’hiver 2016, où la colère est d’autant plus palpable que la douceur y est présente, Joseph Andras retrace l’arrestation et le procès de Fernand Iveton, ouvrier tourneur condamné à mort et exécuté pour une bombe qui n’a pas sauté, dans un endroit désert. C’est que l’endroit est en Algérie, que la bombe est communiste, et que le terroriste est Français : aucun recours en grâce ne pourra contrer, en 1956, la rage des colons contre celui qui a choisi le camp de ceux qu’ils appellent plus volontiers les « crouilles » que les Algériens, quelque juste que fût leur combat. Car ce n’est pas la justice, le problème, c’est l’opinion publique. Le terrorisme d’Iveton ne réside pas tant dans son acte que dans son identité – l’année même du procès d’Iveton, 16 terroristes algériens ont été graciés par René Coty. Lui ne le sera pas. Français, s’il n’est pas avec la France, c’est qu’il est contre la France. C’est dans cette mesure que le roman d’Andras peut se lire comme un dialogue avec L’étranger, auquel la narration du procès et du châtiment fait souvent écho : comme Meursault, mais d’une façon explicitement politique, Iveton n’est pas des siens. Et le danger de cette idée se mesure à la mise en place de l’« état d’exception » selon l’appellation officielle d’alors : le danger, c’est l’indistinction.

 

  1. Que l’identité trouble fait peur à l’opinion publique.

 

Michel Foucault, Qu’est-ce qu’un auteur, 1969 : « Les textes, les livres, les discours ont commencé à avoir réellement des auteurs (…) dans la mesure où l’auteur pouvait être puni, c’est-à-dire dans la mesure où les discours pouvaient être transgressifs. »

L’académie Goncourt a décerné à De nos frères blessés son prix du premier roman ; l’auteur l’a refusé, s’en expliquant de la sorte : « La compétition, la concurrence et la rivalité sont à mes yeux des notions étrangères à l’écriture et à la création. » Pierre Assouline en a été, comme souvent, franchement vexé : « difficile de ne pas déceler sous la revendication d’idéalisme un mélange de mépris, d’arrogance, d’immaturité » de la part du « jeune auteur » – qui a en plus le mauvais goût d’écrire sous pseudonyme, de refuser les interviews et de ne livrer à la presse qu’une seule photo. C’en était trop pour le grand homme de lettres et fin limier, qui se fendit sur Twitter, ce haut-lieu de la réflexion littéraire et politique, d’un tweet visionnaire : « Un coup de Tarnac derrière le mystère Joseph Andras ? Un collectif radical « écrivant » pourrait être derrière le roman De nos frères blessés », aussitôt suivi d’un second – les preuves à produire après l’acte d’accusation : « Andras : même rhétorique, même lexique, mêmes éléments de langage que les auteurs de L’insurrection qui vient. »

On pourrait commenter longtemps la mention des « éléments de langage », syntagme qui relève du fonctionnariat parlementaire et non de littérature. Ce qui est frappant surtout, c’est que celui qui a eu le malheur de refuser la palme du milieu est aussitôt considéré comme un dangereux « collectif radical écrivant » de Tarnac, paisible bourgade qui vit arriver en 2008 un escadron entier de gendarmerie sous les ordres des services de police antiterroriste, à cause d’un livre, sans nom d’auteur.

 

  1. Que la police a comme supériorité sur toute autre forme de violence de ne pas avoir d’auteur.

 

Kafka, Le Procès, 1925 : « Qui êtes-vous ? » demanda K. en se dressant sur son séant. Mais l’homme passa sur la question. »

L’uniforme et a fortiori l’armure policière visent à désindividualiser une violence qui ne doit pas pouvoir être soupçonnée d’être le fait de quelqu’un. De même le code juridique ne saurait avoir d’auteur – lequel serait, le cas échéant, celui qui dicte la loi, à savoir le dictateur. La force de la violence policière est de ne jamais être le fruit de personne ; à la fin du Procès, Joseph K regrette de ne jamais avoir vu le juge – c’est pourquoi il meurt « comme un chien ».

D’une certaine façon, la violence – la puissance corrosive – est donc décuplée par l’anonymat. Dans le cas de la police, il s’agit de rendre palpable l’étendue du Léviathan, ce corps constitué de tous les corps qui lui ont abandonné leur force.

On peut penser qu’il en va de même pour l’anonymat littéraire : si L’Insurrection qui vient, comme avant elle De la misère en milieu étudiant, font peur à la police, c’est parce que cet anonymat cache sans doute un « collectif radical écrivant », tout comme l’obscurité cache des hordes de crocodiles sous le lit des enfants. Effroyable.

 

  1. Que l’auteur n’est pas qu’une personne juridique, mais aussi et surtout une personne économique.

 

            Honoré de Balzac, Illusions perdues, 1843 : « La chambre de Daniel d’Arthez, située au cinquième étage, avait deux méchantes croisées entre lesquelles était une bibliothèque en bois noirci, pleine de cartons        étiquetés. Une maigre couchette en bois peint, semblable aux couchettes de collège, une table de nuit achetée d’occasion, et deux fauteuils couverts en crin occupaient le fond de cette pièce tendue d’un papier écossais verni par la fumée et par le temps. Une longue table chargée de papiers était placée entre la cheminée et l’une des croisées. »

Un autre aspect de la question mérite d’être pris en compte : c’est qu’en jouant la carte de l’anonymat, (de l’absence médiatique à l’absence de nom), l’auteur sort de ce que le système économique attend de lui – être l’incarnation télégénique et animée, à toutes fins profitables, de l’œuvre qui, ne l’oublions pas, est depuis au moins deux siècles un produit sur lequel un certain nombre d’entrepreneurs dégagent du profit. L’auteur est à la fois son égérie et son VRP, son avocat et son acteur ; il distribue des échantillons, fait la pub, enjôle, séduit, pousse à l’achat – car il est fondamentalement intéressé. Refuser la médiatisation, c’est aussi, plus encore peut-être, dénoncer un récit capitalistique bien installé dans l’opinion publique, encore elle : un auteur, c’est quelqu’un qui se paye sur l’histoire qu’il raconte, et c’est pour cette raison précise qu’il est inoffensif pour le système dans son ensemble. Houellebecq peut ironiser tant qu’il veut, tant qu’il reste Houellebecq – un type plein aux as. Mais celui qui sort de ce système-là le met en question, et donc le met en danger. Celui qui agit hors du circuit économique, fût-il littéraire, devient une menace pour le circuit économique au même titre que l’ouvrier saboteur ou l’anarchiste limousin. L’auteur est avec la police, ou contre elle.

 

  1. Que l’anonymat et le refus de participer au jeu économique sont peut-être, en littérature comme en politique, la meilleure chose à faire.

 

Philip Roth, La tâche, 2000 : « Vous êtes l’écrivain, vous, non ? »

Dans sa Trilogie américaine, Philip Roth emploie comme narrateur Nathan Zuckermann, relai autofictif de l’écrivain. Différents personnages viennent lui confier la mission d’écrire leur histoire – Seymour Levov, riche industriel dans Pastorale américaine, Ira Ringold, vedette médiatique dans J’ai épousé un communiste, Coleman Silk, universitaire réputé dans La tâche. Et à chaque fois, Zuckermann se dérobe, racontant finalement une autre histoire que celle qui lui est confiée. Cette autre histoire, c’est celle de l’identité secrète des personnages, une part maudite et bien réelle qui vient contredire l’autre. Levov le winner a pour fille une terroriste ; Ringold l’enjôleur est communiste et trahi par sa femme en plein maccarthysme ; Silk le doyen universitaire, est en fait un Noir qui s’est fait passer pour Juif. Ce que permet à Roth son faux double littéraire, c’est de mettre en présence la face dorée des Etats-Unis et son revers, celui où l’identité est un piège ou une tragédie – un sceau clandestin qui, dans les ancrages économiques et sociaux des personnages, fait virer la barque. Mais aussi, ce qui les rend vivants.

Ce que dit ce dispositif, pour les personnages comme pour le narrateur, c’est que c’est dans ce secret et dans cette menace de l’identité que se joue la possibilité véritable d’échapper à l’histoire, et d’en écrire une autre. Dont acte.

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