Court traité d’équitation à l’usage des zèbres indociles

 

  1. Bar.

 

Il y avait des demis vides sur la table.
— C’est l’heure de l’apéritif ! remarqua le journaliste. Autrement dit, l’heure du pernod… N’est-ce pas, commissaire ?…
Georges Simenon, 1931

 

 

Au bar, il n’y a que des habitués. Cela se voit à l’angle des épaules soulevées sous les vestes par le dénivelé du zinc qui force à tenir le coude un peu haut ; cela se voit aux pieds posés sur les barreaux des tabourets, battant une mesure inconnue. Aux tables, personne. Au bout du zinc, le client en veste beige commande un autre demi. Le barman charge un plein panier de verres de toutes formes dans le lave-vaisselle.

Dans les enquêtes du commissaire Maigret, une géographie revient presque systématiquement : l’espace fermé d’un bar, estaminet, rade plus ou moins sympathique, et l’espace ouvert d’une route, d’un port, d’un canal ou d’un chemin de fer. L’espace fermé permet au commissaire – et au lecteur de Simenon – de faire connaissance avec les protagonistes, d’en sentir l’épaisseur silencieuse et les non-dits encore secrets. L’espace ouvert est celui de l’errance et de la traque, celui de l’accélération de l’enquête et du déploiement du rêve, parfois mobile du crime.

Derrière le bar, au-dessus de la rangée des bouteilles tête en bas, un vaste écran diffuse BFM TV. Mutique, l’écran affiche des types en cravate qui conciliabulent d’un air docte, puis quelques pubs, une joueuse de tennis, des images spectaculaires d’un ouragan quelque part. Et dessous, un bandeau rouge : MACRON FRANCHIT TOUS LES OBSTACLES.

Un bandeau rouge où les lettres se découpent en blanc, type dépêche, flash info, alerte. Quels obstacles ? Parle-t-on de l’opposition syndicale à sa réforme du code du travail ? De la colère des bailleurs sociaux et des communes face à ses coupes budgétaires ? De l’effroi des magistrats devant son extension des prérogatives policières ? De l’indignation de tous devant ses cadeaux fiscaux concédés aux plus riches parmi les plus riches ? On ne le saura pas. Les obstacles n’ont d’intérêt qu’à être franchis.

A droite de la salle, près d’une porte qui donne sur le carrefour, le guichet du tabac et celui du PMU ; le sol est jonché de petits formulaires à cocher. Non loin du visage stoïque de la buraliste, un autre écran montre des chevaux au grand galop, en horde, les jockeys à peine des tâches colorées leur dos, et indique les numéros gagnants, tiercé, quarté, quinté +. Cela forme un petit attroupement de têtes silencieuses, concentrées, sortant de salopettes tâchées de peinture, de complets flasques d’employés contractuels, de survêtements éclatants fermés jusqu’au col. On entend peu de mots et un fond de musique. Personne ne semble avoir gagné.

 

 

  1. Pari

 

« Une autre hypothèse, non moins méprisable, avance qu’il est égal qu’on affirme ou qu’on nie la réalité de cette ténébreuse corporation, car Babylone n’est rien d’autre qu’un infini jeu de hasard. »
Jorge Luis Borges, 1944

 

Ce n’est pas la première fois que la télé a une expression bizarre. On a connu pire. Dans le cas présent, c’est plutôt une impression qu’une preuve. On devrait lire : « Macron triomphe de tous les obstacles. » Car c’est un sens figuré, Macron ne franchit pas d’un bond les obstacles, qui, quels qu’ils puissent être et sauf avis contraire, ne sont pas des haies ou des poutres.

BFM est la propriété d’Alain Weill, dont la fortune a été estimée à 73 millions d’euros. Sa stratégie a été la même à la radio NRJ, au journal La Tribune et à BFM : le LBO, leverage buy out. L’idée : on achète à crédit une entreprise, non avec des fonds propres, mais avec des produits financiers (des obligations), eux-mêmes, donc, sans valeur concrète ; puis on restructure la boîte à grands coups de management pour dégager des bénéfices, qui sont consacrés à rembourser le crédit d’acquisition. Ainsi, par cet habile tour de passe-passe, ce qui était un produit financier risqué, utilisé pour l’investissement, devient littéralement de la richesse. La mise virtuelle se transforme en gain réel.

En général, pour dégager cette richesse, il faut virer beaucoup de gens et en demander plus aux autres, ce qui occasionne des grèves, des manifestations, et parfois des recours aux prudhommes. Sans compter que l’investissement passe par des holdings transnationales et volontiers opaques, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes fiscaux. C’est pourquoi ce montage a besoin, pour exister, d’un assouplissement massif des règles de la concurrence, de l’emploi et des marchés – en d’autres termes il a besoin d’une volonté politique qui aille dans son sens, de lois « travail », de dérégulation fiscale.

De ce point de vue, il n’est pas interdit de penser que Macron franchit effectivement et concrètement les obstacles, dans un jeu similaire à celui que regardent les parieurs du bar – de penser que Macron est un cheval, détenu par Alain Weill et quelques autres, qui le font galoper à Enghien et à Deauville en se félicitant d’avoir dressé un si beau sauteur. Fortuna : chance ou fortune. Et les Français, benoîts comme ils savent l’être, ont parié sur lui parce qu’ils n’ont toujours pas compris que c’est le propriétaire, et non le cheval, qui gagne la course.

 

 

  1. Turf.

 

« A ton avis qu’est ce qui vaut le plus cher la peau d’un cheval ou la peau d’un soldat
Tu sais ce que c’est que la Bourse C’est une question de circonstances
Il y a quand même des indices
J’ai l’impression qu’en ce moment le kilo de cheval vaut plus cher que le kilo de soldat ».
Claude Simon, 1960

 

La route des Flandres s’ouvre par une évocation des traces de la Débâcle : une route sous un soleil de plomb, toute droite, cauchemardesque, où tournent en rond les cavaliers cherchant le front – « Le front ? pauvre con ! Mais y a plus de front ! » – et sur les bords de laquelle s’entassent, au hasard des bombes et des fuites, les corps, les bêtes, les objets tombés des charrettes. Puis le roman tout entier, lui aussi dru, éblouissant et labyrinthique, semble mener tout droit, par-delà les cellules de prisons et les chambres à coucher, à la scène remémorée, pleine elle aussi de cavaliers et de haies, d’une course de chevaux à l’hippodrome. Une seule phrase peint alors, en quatre pages, la somme des visages des hommes venus au bord du champ de course, les premiers ayant amassé des fortunes colossales « par violence, par ruse ou contrainte exercées de façon plus ou moins légale (et sans doute plus que moins, si l’on tient compte que le droit, la loi, ne sont jamais que la consécration, la sacralisation d’un état de force) », et les seconds venus tenter d’accaparer ces mêmes fortunes, petites gens, parieurs, vieilles mondaines, toute une autre faune talonnant la première, à ses trousses.

Dans ce fulgurant parcours de la conscience narrative le long de La route des Flandres se superposent ainsi les deux images des chevauchées, l’une guerrière et grotesque, l’autre ludique et tragique. Elles forment celle du monde où « l’homme ne connaissait que deux moyens de s’approprier ce qui appartient aux autres, la guerre et le commerce, et [il] choisissait en général tout d’abord le premier parce qu’il lui paraissait le plus facile et le plus rapide et ensuite, mais seulement après avoir découvert les inconvénients et les dangers du premier, le second ».

Quoiqu’en dise une critique globalement obnubilée par la syntaxe de Claude Simon – car il est entendu que qui fait du Nouveau roman ne fait rien d’autre que triturer les gérondifs et les participiales, loin de toute considération sur l’histoire –, tout le roman peut se lire comme une réflexion amère sur notre condition de chevaux bons à la course où à l’abattoir selon le cas. Il n’est pas dupe, Claude Simon, de la fin suprême de l’entreprise capitaliste, gigantesque machine à miser sur les hommes tant qu’ils sont capables de galoper, puis à les débiter au kilo quand ils ne courent plus assez vite.

Elle est dangereuse, la critique, lorsque elle feint de croire que la littérature a un autre but que de recoller ensemble les morceaux de notre humaine condition – animal/politique ; cheval/soldat – qu’elle peut se débarrasser de l’histoire. Ce que dit la littérature, c’est qu’on est toujours le cheval de quelqu’un, ventre à terre et soufflant sous une cravache harcelante, et qu’on a toujours sur le flanc un numéro inconnu, tiré au sort. C’est d’ailleurs presque réconfortant de penser qu’en cela à tout le moins, Emmanuel Macron est notre frère de misère.

 

  1. Préfecture

 

« Et d’abord le sol tout au moins doit nécessairement être commun, l’unité de lieu constituant l’unité de cité, et la cité appartenant en commun à tous les citoyens. »
Aristote, IVe siècle avant J.C.

 

La Préfecture de la Seine-Saint-Denis a été construite en même temps qu’était créée la Seine-Saint-Denis, pour casser la « ceinture rouge » parisienne qui faisait peser trop lourd, au conseil de la Seine, les élus communistes. C’est un très beau bâtiment moderniste, en béton noir, avec des jardins suspendus citant paraît-il Babylone, en tout cas dans le goût des utopies de dalle : post-Corbusier, pré-émeutes. Dans le hall de dix mètres de haut se déploie un escalier monumental, tandis que les coursives dévoilent les étages d’un Etat mi panoptique de Bentham, mi théâtre bourgeois.

Nous sommes là un bon petit troupeau patientant au service des immatriculations. Telle est, selon Aristote, notre définition naturelle : celle d’animaux politiques dont le terrier est la cité. La cité s’appuie sur le dème, qui est à la fois une circonscription et ses habitants. Le dème englobe la ville et les espaces ouverts alentour ; il lie ensemble l’intra et l’extra-muros, l’intérieur et l’extérieur, dans un statut politique commun.

Clisthène, le mettant en place, inscrivait pour la première fois la citoyenneté dans le sol. La démocratie est littéralement l’exercice du pouvoir non par le peuple, mais par les citoyens d’un territoire donné sur ce territoire donné. La forme politique ainsi créée met en lien, de manière indissoluble, espace, vie humaine et pouvoir collectif. Peut-être les préfectures en sont-elles un lointain souvenir, signalant la présence de l’Etat dans le territoire, ancrant les hommes et le pouvoir dans un espace ouvert et délimité, toujours, selon la consigne napoléonienne, à moins d’une journée de cheval.

Nous patientons longtemps. Très longtemps. Nous sommes nombreux : plus d’un million et demi d’habitants dans le département. Nous devons avoir un numéro sur nos charrettes, c’est l’Etat qui le demande, alors personne ne s’énerve. C’est peut-être pour le prochain tirage, qui sait. Au-dessus de la file d’attente, deux écrans diffusent BFM TV. On voit cette fois Macron visiter une entreprise avec un casque de chantier sur la tête – le travail c’est dangereux –, puis parler, son coupé, devant un avion (il va si vite). Qui a allumé ces télés, qui les a réglées sur BFM ? Questions sans réponse. On sait que la fortune personnelle d’Alain Weill est égale à un tiers du budget d’investissement de la Seine-Saint-Denis.

Ca n’avance pas. Et puis tout à coup, une préposée, un mouvement de foule, comme un grondement. Une loi de « modernisation de l’Etat » est entrée en vigueur hier, et a imposé la « dématérialisation » des « procédures administratives ». Concrètement, cela signifie, nous explique la préposée exténuée, que nous n’avons plus le droit de demander la carte grise au guichet : il faut désormais le faire sur Internet.

Le troupeau rue, hennit, se cabre. Et quand on n’a pas Internet ? Et quand on ne sait pas s’en servir ? La préposée hausse les épaules. « La faute à Macron, » dit quelqu’un. « Mais comme j’ai pas voté, dit un autre, j’ai pas le droit de me plaindre. » Il y a beau temps que les bouleutes ne sont plus tirés au sort ; et à présent, c’est l’espace qui se dérobe à son tour. Le vaste hall, stalinien, ronflant, étatique en somme, se vide de tout ce peuple encore en colère, déjà résigné.

 

 

  1. Saut.

 

« Sur tous les points du royaume, où l’on recueille la laine la plus fine et la plus précieuse, accourent, pour se disputer le terrain, les nobles, les riches, et même de très saints abbés. […] Ils enlèvent de vastes terrains à la culture, les convertissent en pâturages, abattent les maisons, les villages, et n’y laissent que le temple, pour servir d’étable à leurs moutons. Ils changent en déserts les lieux les plus habités et les mieux cultivés. »
Thomas More, 1516

 

Le saut d’obstacles a été codifié très tardivement parmi les disciplines équestres, et c’est au Royaume-Uni que ce fut fait. Il dépendait de l’avènement de la pratique de la chasse à courre, qui fut codifiée en Angleterre en même temps que l’Enclosure act, vaste règlement des sols toujours en vigueur. La vénerie, très en vogue alors parmi la bourgeoisie victorienne, impliquait que l’on suive les proies à la trace. Pour ce faire, il fallait donc sauter les haies que l’on aurait pu, sans cette règle, contourner. Ainsi naquit le saut d’obstacles.

Le mouvement des enclosures avait débuté, hors de tout cadre légal, dès le XVIe siècle : à l’aide de haies, on ferma les communs, ces terres seigneuriales utilisées par tous pour la pâture, la culture et la cueillette. Les propriétaires visaient par ce moyen l’intensification de l’élevage, la laine étant alors l’objet d’un commerce juteux dans l’empire naissant. Privant les petits fermiers de tout accès aux terres, le mouvement des enclosures se traduisit par des expropriations à grande échelle, plusieurs vagues de famine, et une concentration des richesses dans peu de mains, ce qui fait que d’aucuns y voient l’avènement du capitalisme.

Thomas More, dans le premier livre de l’Utopie, met dans la bouche de son voyageur Raphaël une vive critique de cette pratique, parmi d’autres du proto-capitalisme européen. Raphaël n’a pas encore raconté son séjour sur l’île, ni n’en a exposé les principes de justice et d’équité : c’est cette conversation critique qui occasionne la description du pays d’Utopus.

Ainsi l’utopie naît-elle, dans la construction même du texte, du caractère insupportable d’une situation politique donnée, d’un conflit irrésolu entre sol, pouvoir et autochtones. Les enclosures décriées trouvent paradoxalement leur pendant dans la décision prise par le roi Utopus de creuser l’isthme et de créer l’île ; à la mesure d’expropriation, il répond par le retranchement. La politique, régulation de la cité, nécessite la création du dème et donc de ses frontières. Mais entre les deux, il se passe une chose : le départ de Raphaël, sa navigation aux côtés d’Amerigo Vespucci. C’est par ce passage par l’extérieur qu’il peut juger des différents systèmes ; en en étant l’étranger.

 

 

  1. Zèbres.

 

« Ils désertèrent. Ils devinrent « Indiens », s’indigénèrent, et préférèrent le chaos aux effroyables misères de la servitude, aux ploutocrates et aux intellectuels de Londres. »
Hakim Bey, 1991

Ainsi l’une des caractéristiques des utopies est qu’elles sont closes, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont hermétiques. Le village idéal qu’imagine Balzac dans Le médecin de campagne ne croît qu’avec l’ouverture d’une route le rattachant au monde. L’abbaye de Thélème accueille autant qu’elle laisse sortir. Mais c’est par le mouvement d’extraction de soi à un monde donné et d’immersion dans un autre – par le pas de côté – que leur contenu proprement utopique peut prendre forme – de même que, si l’on en croit Raphaël, c’est par un nouveau départ que ce contenu peut être dit. Mondes clos, les utopies ont besoin d’aventures hors des routes déjà ouvertes pour être inscrites sur les cartes, montrées, écrites. Pour exister, elles ont besoin de détours, de fuites – à la manière de celles des premiers colons américains, disparus de leurs proto-cités dans l’étendue sauvage, « ne laissant derrière eux que ce message cryptique : Partis pour Croatan. »

Ainsi puisque ce monde n’est bon qu’aux chevaux de trait, de course ou de salon, je propose que nous soyons zèbres. Le zèbre, contrairement à son cousin, ne dispose pas des caractères suffisants pour être domestiqués : la prévisibilité du tempérament et le goût du confort. C’est pourquoi, bien qu’il courre plus vite que les rapides pur-sang arabes, tout le monde a renoncé à le dresser à quelque tâche que ce soit : toujours une ruade trop puissante en a empêché le sellage.

Soyons zèbres à la course rapide et à la ruade puissante. Soyons zèbres à la tête de bourricot et à la robe infalsifiable.

Soyons zèbres à la cavalcade hors les murs, à la horde au galop, à la pâture libre et à l’errance définitive. Soyons les zèbres des grands espaces où se cachent les utopies traversées de routes inconnues, de croisements secrets. Soyons les zèbres du système, sans PMU, sans paris, sans enclosures, sans préfectures.

Il me semble que c’est la meilleure chose à faire. Et que les chevaux se réjouissent, puisqu’ils s’en contentent, d’avoir le mors entre les mâchoires.

 

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