Fictions, Poisons, Antidotes

 

 

 

P1000821.JPG

(Chronique Cut-up Nation 1 – Mouvement – Janvier 2018)

 

 « Je rejoins complètement ce qu’a dit Mme la Députée sur le cinéma français. Je veux qu’on ait une action ferme là-dessus. Je ne comprends pas l’importance de la cigarette dans le cinéma français. »

Agnès Buzyn, Ministre de la Santé, 20 novembre 2017

 

Le tabac est nocif dans le cinéma français. La Ministre rejoint donc complètement la proposition de la députée, d’interdire de fumer dans le cinéma français. Il faut qu’on soit en sécurité dans le cinéma français. Car cette plante que les Amérindiens considéraient comme magique et que la Renaissance, première mondialisation, offrit au monde est toxique ; or la Ministre de la Santé est là, entre autres actions fermes, pour lutter contre la toxicité. Mais elle ne semble pas voir qu’il y a une différence entre le poison fictif et le poison réel. Non seulement elle ne semble pas le voir, mais elle semble conférer au poison fictif le pouvoir magique de passer à travers l’écran pour contaminer le monde réel. Alors tout le monde se paye sa fiole.

 

 

« Cela fait, il demanda à Panurge l’horoscope de sa nativité. Panurge lui ayant baillé, il fabriqua promptement sa maison du ciel en toutes ses parties, & considérant l’assiette, & les aspects en leurs triplicité, jeta un grand soupir, & dit : J’avais déjà prédit apertement que tu serais cocu, à cela tu ne pouvais faillir : ici j’en ai d’abondant assurance nouvelle. Et t’affirme que tu seras cocu.»

                                   Rabelais, Tiers-Livre, 1546

 

Le mot magie est arrivé en France à la Renaissance, par la traduction de l’arithmétique arabe, avec le sens de « sorcellerie des anciens Perses ». Rabelais le premier s’empare du mage pour en faire un personnage comique, dans le Tiers Livre, où Panurge, décidant de se ranger mais craignant d’être cocu, consulte tous les savants disponibles – dont Her Trippa, mage, qui par « Astrologie, Géomancie, Chiromancie, Métopomancie, & autres de pareille farine, prédit toutes choses futures ». Mais pas plus que les autres il ne rassure Panurge. Car en même temps que l’Europe découvre les sciences et les mondes nouveaux, elle découvre le doute ; et Panurge, s’il veut se marier, devra accepter l’incertitude de la réalité des choses, ce poison contre lequel ni mages persans ni alchimies arabes n’ont de remède.

 

« Détruire les mauvaises herbes, qui détournent à leur profit la lumière et l’eau nécessaires à la croissance de la plante ; lutter contre les insectes qui s’attaquent aux plantes, les rendant impropres à la consommation, et qui peuvent être vecteurs de virus potentiellement dangereux pour la santé des consommateurs ; combattre les maladies provoquées par des agents pathogènes… »

Monsantoglobal.com, « Les produits de protection des cultures, une utilité reconnue ».

 

Pendant qu’Agnès Buzyn s’inquiète de la toxicité des cigarettes dans les films, le Parlement européen ré-autorise l’utilisation des désherbants et pesticides à base de glyphosates pour les cinq prochaines années. Ils sont pourtant classés cancérigènes par l’OMS. Mais l’étude menée pour le compte de l’UE a tout simplement copié-collé la revue scientifique fournie par Monsanto, dépositaire du brevet du Roundup. Dans cette revue, près des deux tiers de la littérature concluent à la toxicité du glyphosate ; dans le tiers restant, certains articles ont été écrits par des employés de la firme et publiés sous des noms d’emprunt. Mais toutes les études qui affirment que le Roundup et ses avatars sont du poison sont considérées comme non fiables ou non pertinentes – donc, elles ne peuvent dire la vérité. La vérité [glyphosate toxique] est dénoncée comme fiction par un menteur [le promoteur du glyphosate]. Pour Monsanto, le poison, c’est la mauvaise herbe, le Roundup est le remède. C’est donc sa fiction à lui [glyphosate inoffensif] qui engage le Parlement à ne pas tenir compte de la vérité – et donc à autoriser le poison. Agnès Buzyn avait peut-être raison, somme toute : la fiction peut très bien empoisonner le réel.

 

« Ils se figurent l’ivresse du haschisch comme un pays prodigieux, un vaste théâtre de prestidigitation et d’escamotage, où tout est miraculeux et imprévu. »

Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels, 1869

 

Les deux Guerres de l’opium, par lesquelles les deux puissances coloniales du XIXe siècle, la France et le Royaume-Uni, forcèrent la Chine à s’ouvrir au commerce international, furent l’incarnation d’un nouvel état des relations internationales, celui du libéralisme mondialisé. La Chine ne voulait pas abandonner son protectionnisme ; les Anglais envoyèrent des tonnes d’opium indien dans l’Empire du milieu, lequel opium connut un immense succès et contamina l’ensemble des classes de la société. Lorsque l’empereur chinois, devant l’étendue du désastre, voulut l’interdire, les Anglais lui déclarèrent la guerre et le contraignirent à accepter ce qu’ils appelaient le libre-échange. Dans les dix ans qui suivirent les guerres, les émeutes de Chinois ruinés par l’arrivée des marchandises européennes se comptèrent par centaines.

Pendant ce temps, les aliénistes européens faisaient des expériences avec le haschisch pour soigner (calmer) les fous ; un poison peut aussi être un remède, se disaient-ils. Les artistes parisiens s’emparèrent des deux drogues comme d’un exotisme neuf qu’ils se partageaient entre happy few dans des hôtels particuliers de l’Île Saint-Louis ; l’opium et le haschisch devinrent des sujets pour les toiles orientalistes de Delacroix ou d’Emile Bernard. Le miracle de la marchandise était là tout entier : l’hallucination et le lointain offerts à chaque Européen, chatoyant spectacle du capitalisme.

 

 

« Comment et pourquoi ces images nous font-elles peur ? »

Kader Attia, Des régimes de l’éloignement à l’abolition des espaces 2017.

 

C’est un exercice national, applicable de la maternelle au bac. Il se présente sous la forme du scénario suivant : un véhicule bélier enfonce les grilles de l’école. Des hommes armés de fusils automatiques en descendent et se mettent à tuer tout ce qui bouge. La consigne est simple : imaginer que c’est vrai. Bien sûr, on est au fin fond de la Seine-et-Marne et il est évident qu’il est mille fois plus probable de mourir fauché par un 44-tonnes sur la départementale que de se trouver face à ces spectres – sortis de quel cauchemar érigé en fondation ? La fiction agit cependant (ou par conséquent) à merveille : tout le monde a peur.

Pour l’artiste Kader Attia, la grammaire de l’image déployée par Daesh n’est qu’une appropriation de codes iconographiques tout à fait éloignés, quoi que prétendent les soldats de l’Etat islamique, de l’univers des premiers compagnons du Prophète : ils appartiennent au contraire à l’imaginaire orientaliste européen. Le Maure, le Sarrasin et le Turc gardaient encore la force surhumaine acquise depuis les récits des Croisades : une force de conte. En transitant non plus par un système médiatique fondé sur le lointain, mais par l’instantanéité de la technologie actuelle, où ce qui se produit ailleurs apparaît en même temps sur n’importe quel écran du monde, cet imaginaire acquiert sa puissance : il semble vrai.

 

« En quelque sorte, vous m’infligez le supplice de Shéhérazade consistant à parler pour ne pas être exécuté mais je peux tout à fait être Shéhérazade. »

Macron, Congrès des maires de France, 24 novembre 2017

 

Il est étonnant que personne n’ait relevé cette performance du Président de la République, qui, devant un parterre d’élus locaux venus avec l’intention d’en découdre, s’identifie ni une ni deux à Shéhérazade. Macron embobine les édiles furieux contre ses réformes fiscales avec une maestria proprement merveilleuse. Peut-être se sont-ils sentis flattés : eux seraient alors le sultan tout-puissant ; certainement, ils ont oublié que le sultan des Mille et une Nuits a décidé d’exécuter ses épouses successives en mémoire de la première, qui l’avait fait cocu.

Mais il faut croire que le président-princesse les a fait rêver, les élus. « Les chiffres sont là, mais la réalité sera là demain », ajoute-t-il, manifestement pénétré de son rôle – différer le dénouement par la séduction d’un récit. L’arithmétique et la magie viennent à nouveau prêter main forte au magicien. Il suffit que les chiffres soient là. Chiffre : en arabe : vide ; mot passé en français à la Renaissance avec le double sens de zéro et de code secret. Où l’on peut conclure que le raisonnement par le chiffre (aussi appelé néolibéralisme) tient à la fois de la magie orientalisante et du néant politique – ce qui ne l’empêche pas de faire mouche.

 

« Somme toute, j’étais intrigué et empoisonné en même temps. Maintenant qu’il s’agissait d’ouvrir les yeux dans la nuit j’aimais presque autant les garder fermés. Mais Robinson semblait tenir à ce que je les ouvrisse. »

                                  Céline, Voyage au bout de la nuit, 1933

 

Le Voyage au bout de la nuit s’achève brutalement, au bout de ses 500 pages, par la mort de Robinson au petit matin. Cet étrange personnage apparaît à Bardamu, le narrateur, au hasard des paysages que « le dieu Dollar » a produits autour du monde : la guerre, des colonies, dans les faubourgs miteux et finalement près de l’asile où Bardamu finit par exercer comme médecin, après avoir été en proie à des délires récurrents de malaria et de quinine pendant les deux tiers du roman. Robinson est triste. Là où Bardamu désire le corps des femmes, Robinson s’en moque, et c’est son comparse qui se tape sa fiancée. Si le Voyage relevait de la littérature fantastique, tout serait clair : Robinson en spectre sombre dans la tête de Bardamu, dans ce long cauchemar nocturne, qui s’achève à l’aube avec son anéantissement. Or le Voyage ne relève pas du fantastique, et c’est bien là sa force. Autobiographie ? réalisme ? affabulation ? impossible à dire.

Céline propose une seule attitude au lecteur : le doute, sur le fait que Robinson existe ou non ailleurs que dans le délire de Bardamu, mais aussi sur le fait que Bardamu ait quelque chose à raconter hors de ce douteux bonhomme/douteux délire. Ce faisant, l’écrivain livre l’astuce des magiciens de la fiction comme on ne peut le faire qu’en littérature. Non pas poison mais placebo, chiffre si on souhaite y lire un code, la fiction n’engage que ceux qui y croient. A se rappeler face à Shéhérazade.

 

 

 

 

 

Publicités