En attendant l’assaut des spectres

 

 

Les actionnaires sursautent parfois en croisant des miroirs.

 

« Ce qui nous manque, c’est une incarnation. »
Bompard, P-DG de Carrefour, 2018.

En effet : l’hypermarché paraît désert, ce soir de semaine. La caissière, isolée au bout des trente-deux caisses, attend le client en lisant un prospectus de promotions, sans un regard pour le reflet que lui renvoie une incongrue colonne de miroirs en face d’elle, visage sans âge, corps plantureux sous le chasuble rouge estampillé Carrefour.

Un mouvement social touche la marque de distribution en réaction à l’annonce de la suppression de milliers de postes, de la fermeture de centaines de magasins et de l’automatisation des caisses. Dans la foulée de cette annonce, l’action Carrefour a gagné 3%. Comme les clients, le mouvement social est ici invisible. La paisible caissière achoppe quand même sur les magasins automatiques : « Ils veulent tout détruire. Le lien humain. Ils veulent nous faire disparaître ou quoi ? »

 

« Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace.
— Pourquoi vous regardez-vous au miroir, puisque vous ne pouvez vous y voir qu’avec déplaisir ?
L’homme épouvantable me répond : — Monsieur, d’après les immortels principes de 89, tous les hommes sont égaux en droits ; donc je possède le droit de me mirer ; avec plaisir ou déplaisir, cela ne regarde que ma conscience. »
Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

Les actions sont l’une des manières de capitaliser une entreprise : on partage le capital en un grand nombre de parts, et on propose ces dernières à l’achat du quidam, avec promesse de lui verser un dividende de chaque profit engrangé par l’entreprise. Les sociétés par actions ont été définies dans le Code du Commerce, quelques années après la Révolution française.

En un sens, le marché des actions représente une démocratisation du capitalisme ; grâce à la bourse, tout le monde peut devenir riche. Comme la Déclaration des droits de l’homme, la spéculation permet la mobilité sociale de celui qui s’en empare. D’ailleurs, le seul palais construit à Paris au XIXe siècle fut celui de la Bourse, temple de ce monde nouveau, régi par le spectre des possibles.

 

« En quinze jours, Hulot, devenu maigre comme un spectre, offrit à sa famille une ombre de lui-même. »
Balzac, La Cousine Bette, 1847

Les actions se vendent et s’achètent en fonction de ces possibles ; infiniment échangeables, elles n’ont pas besoin que ce qu’elles représentent existe : la spéculation dégage de la richesse par elle-même.

Dans Les Parents pauvres, dernier roman achevé de La Comédie humaine, Balzac narre les vies en miroir de la Cousine Bette et du Cousin Pons. La première, vieille fille cruelle, entreprend de spéculer sur la ruine de sa sœur, la baronne Hulot, par l’entremise du baron, qui dilapide en jupons la fortune familiale. Après avoir réussi à ruiner son monde, Bette décède en quinze jours et deux paragraphes. Le second, vieux garçon naïf, devient l’objet des spéculations du quartier lorsqu’il tombe malade et que sa logeuse découvre qu’il a chez lui une précieuse collection d’art. Sous la convoitise de tous, Pons se décharne et disparaît pour ainsi dire complètement de l’histoire.

Pour un plan social, c’en est un : quasiment tous les personnages des Parents pauvres décèdent à une vitesse fulgurante. Dans le monde balzacien, tout se passe comme si la spéculation vidait les personnages de leur substance vitale.

 

« Huit ombres de rois paraissent et traversent le théâtre à la file ; le dernier avec un miroir à la main. »
Shakespeare, Macbeth, 1623 

La spéculation ne date pas du XIXe siècle. Avec les sociétés par actions, les fonds privés prenaient la relève du mercantilisme, qui avait permis le triomphe des monarchies absolues. La formule en est simple : les princes fondant leur pouvoir sur l’or, ils doivent encourager le négoce et l’industrie afin d’augmenter les richesses produites, et donc les impôts perçus. C’est une spéculation autocratique.

L’Angleterre élisabéthaine fut la première à appliquer cette politique. En France, le mercantilisme prit le visage de Colbert, ministre de Louis XIV, qui encouragea une politique monopolistique. Il développa, entre autres, ce qu’on appela pompeusement la science spéculaire, qui permettait de produire des miroirs, un bien rare et à forte valeur ajoutée. La Galerie des Glaces de Versailles célébra ce triomphe économique ; le spectacle de la cour se donnait à toute heure, à la cour elle-même.

Or au même moment, au théâtre, les spectres envahissent la scène. A l’instar de son cousin anglais Macbeth, Dom Juan tombe nez à nez avec un fantôme vengeur, et c’est le premier spectre que connaît la langue française. Dom Juan, pourtant robuste, n’y survit pas. En même temps que se forme en Europe un modèle économique fondé sur la spéculation commerciale, les fictions font surgir une forme nouvelle de l’angoisse, où rien n’est moins sûr que l’existence des êtres.

« You know what capitalism is ? »
de Palma, Scarface, 1983

Au sommet de sa fortune et au fond de son jacuzzi, Tony Montana regarde les spots publicitaires des financiers qui s’enrichissent sur sa drogue, tout en gardant un œil sur la coûteuse vidéosurveillance qui berce sa paranoïa. Tous les écrans ne lui renvoient que des images de lui, ou plutôt de son empire. Avec son monopole sur la cocaïne bolivienne, Montana est riche au point que son banquier a augmenté les taux auxquels il lui facture le blanchiment. Ce qui le met en rogne : le capitalisme, c’est se faire baiser, dit-il à son ami Manolo.

Progressivement, au XXe siècle, le droit des entreprises s’est aligné sur le droit de l’individu : garantie de la propriété, protection par la police, etc. La société par actions est devenue personne morale, et peut-être le fantasme de l’entrepreneur qui traverse le siècle vient-il de là : l’entreprise comme être surhumain. Rastignac a laissé place à Tony Montana. Mais cette individualité s’avère une illusion : l’argent est toujours déjà retourné à d’autres mains, alimentant d’autres richesses, vidéosurveillance, mafia, banques et drogues.

Dans le dos de son époux, Michelle Pfeiffer alias Elvira se tape une ligne devant sa psyché. Tony Montana trépigne, tout nu au centre de ce plan symétrique, écran versus miroir, publicité versus toxicomane, tandis que la caméra s’éloigne et que le dealer se dissout dans la mousse de son bain.

 

« Toi-même, Eric, réfléchis. Qu’est-ce que tu as acheté pour cent quatre millions de dollars ? Pas des dizaines de pièces, des vues incomparables, des ascenseurs privés. Pas les miroirs qui te disent comment tu te sens quand tu te regardes le matin. Tu as payé pour le chiffre lui-même. Cent quatre millions. Voilà ce que tu as acheté. Et ça les vaut. »
DeLillo, Cosmopolis, 2003.

Dans Cosmopolis, Eric, trader financier, passe la quasi-totalité du roman à l’arrière d’une limousine, bloqué dans les embouteillages d’une manifestation anticapitaliste puis dans le cortège funèbre d’une star de rap. Eric parie sur le cours des monnaies orientales, dernier avatar du vaste monde. Il ne s’intéresse ni aux manifestations ni aux funérailles. L’histoire est morte, la politique est passée, la foule est incongrue, la limo insonorisée. L’humain absent.

Sa longue errance fantomatique à travers Manhattan pourrait durer toujours ; elle ne s’achève que par son face-à-face avec sa propre mise à mort, elle-même spéculative – à la fois avérée et différée, indubitable et sans effet aucun. Ce que Don DeLillo nous dit, c’est que ce personnage n’est ni vivant ni mort. Un spectre plein aux as.

L’argument le plus retentissant consistait à présenter la colonisation comme une solution aux problèmes sociaux intérieurs de l’Angleterre, en dissipant la « masse oisive ».
Rediker et P. Linebaugh, L’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, 2008.

Le système de spéculation des royaumes de France et d’Angleterre du XVIIe siècle s’appuyait notamment sur les colonies, pourvoyeuses de matières premières. Ces empires nécessitaient une énorme quantité de main-d’œuvre pour travailler sur les bateaux et défricher les terres. Avant même la traite des Africains, les vagabonds des deux royaumes constituèrent ce vivier. Car pour que l’investissement rapporte, il fallait faire bosser gratis les humains : les paysans expropriés, jongleurs et autres vendeurs à la sauvette représentèrent cette force de travail, décuplant ce qui ne tarderait plus à s’appeler le taux de profit.

Dans L’hydre aux mille têtes, Markus Rediker et Peter Linebaugh montrent que l’avènement de ce système spéculatif a été ponctué d’émeutes et séditions, dont la célèbre mutinerie des naufragés du Sea-Venture, qui donnerait à Shakespeare la trame de La Tempête. Shakespeare transforme cependant la révolte : c’est le spectre Ariel, complice de Prospero, qui est à lui seul capable de déclencher des tempêtes. L’émeute, pour être spectrale, n’en demeure pas moins redoutablement efficace. La foule est occulte, invisible et puissante.

 

« Un peuple devrait donc gérer ses propres apparitions, et par conséquent ses propres disparitions, pour qu’il se passe enfin quelque chose ? »
Nathalie Quintane, Les années 10, 2014

Pendant que M. Bompard, PDG de Carrefour, cherchait une incarnation pour son plan social, l’effroi a saisi les bourses mondiales. Foire d’empoigne dans les open-spaces. Les cours plongèrent. Que se passait-il ? On avait augmenté les salaires des travailleurs américains. Panique sur la bourse : le peuple, pour être spectral, n’en a pas moins le lourd inconvénient d’exister. Le taux de profit et la spéculation n’aiment pas ça du tout.

Mais personne n’eut trop le loisir de méditer à ce problème, qui faisait de l’humain un obstacle à l’enrichissement humain : soudain, à l’annonce d’une promotion spéciale, des gens se ruèrent dans les supermarchés immenses. Baisse du cours de la pâte à tartiner : panique sur l’hyper. On s’offusqua du manque criant d’élégance des chalands, capables de se latter la tronche pour un pot d’huile de palme aux noisettes. Quelle image de nous – quel reflet – cela allait-il donner ? Tout le monde n’a pas l’élégance de devenir maboule en limousine : voilà ce que méditaient les commentateurs désolés. L’humain, cette ruine des illusions.

La caissière scanne les articles à toute vitesse et sourit d’un air espiègle. « Nous faire disparaître ? Ça non, ils n’y arriveront pas. »

 

(Mouvement n°94, mars 2018)

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