Opération rhinocéros

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En temps de guerre civile, amis sans cuirasses, préférons aux slogans l’ironie.

 

 

C’est ici un livre de bonne foi, lecteur.
Montaigne, Essais, 1580

 

Quel farceur ce Montaigne. Il t’invite à entrer dans les Essais à peu près comme il t’offrirait l’apéro ; il te dit qu’on est entre nous, au calme, et même, si la pudeur le lui avait permis, « [il] t’assure qu’[il] s’y fût très volontiers peint tout entier, et tout nu. » Un peu plus et on passait directement sous la couette.

Mais là, tu tournes la page, et bim : succession de sièges, de tortures, de massacres, et en lieu et place du lit kingsize te voilà plongé dans le newsfeed lugubre d’un twittos au bord de la décompensation, mélangeant la Bavière et les Balkans, Thèbes et le Limousin, Alexandre le Grand et le prince de Galles, dans un grand bain de sang. C’est que les temps sont durs en ce royaume de France : catholiques et protestants se mettent sur la figure, aiguillonnés par les puissances européennes, qui comptent bien en profiter pour prendre un bout du pays. Tu croyais lire un sage – tu trouves un fou qui ironise sur ton ahurissement : « Or les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoiqu’ils se changent et diversifient. Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse. »

 

 

« Il ne faut pas avoir peur et refuser le changement. Il est à l’œuvre partout et peut nous conduire au meilleur. »
Emmanuel Macron, tweet, 2018

 

Chaos dans le newsfeed. Lecteur, tu as vu ? Ils ont rasé la ZAD, les potagers et les maisons, les poulaillers et les éoliennes. Ils sont venus avec des tanks et des Famas et ils ont tout détruit à coup de pelleteuse. Tu as vu ? Ils ont autorisé l’incarcération de mineurs étrangers au prétexte qu’ils n’avaient pas de papiers en règle. Des milices d’extrême-droite sont entrées dans les universités, sont montées sur les frontières ; puis les CRS ; le gaz est tombé sur les gens en Syrie, des militaires ont tiré sur des Palestiniens. Et puis, tu as vu ? Au Kenya, le dernier rhinocéros blanc s’est éteint.

 

Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre : l’une avec les lois, l’autre avec la force ; la première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme la première, très souvent, ne suffit pas, il convient de recourir à la seconde. Aussi est-il nécessaire à un prince de savoir bien user de la bête et de l’homme.
Machiavel, Le Prince, 1532

 

            Le newsfeed de Montaigne dure trois chapitres, les trois premiers. On s’en prend plein les mirettes, des horreurs de l’homme. Lui va de son pas contemplatif au milieu des batailles, des déroutes. I, les mises à sac, II, le deuil, III, la mort. La chambre à coucher s’éloigne de plus en plus de ton esprit horrifié, lecteur. Or au chapitre IV subitement il s’arrête. Il annonce dans le titre que l’on souffre toujours d’un objet qui n’est pas la cause de notre mal. « Ainsi emporte les bêtes leur rage à s’attaquer à la pierre et au fer qui les a blessées ». Pour Montaigne d’ailleurs, pas grand chose ne nous sépare des bêtes : « à parler à bon escient, est-ce pas un misérable animal que l’homme ? » Et au milieu des scènes de guerre il se met à nous parler de l’oisiveté et des fantasmes, de son esprit qui vagabonde et du vaste monde qui vient de se révéler aux Européens, avec ses cannibales, ses animaux inconnus.

 

« Dürer représente un rhinocéros couvert d’écailles et de plaques de fer imbriquées, et cette image du rhinocéros se perpétue au moins deux siècles et réapparait dans les livres des explorateurs et des zoologues (qui ont vu de vrais rhinocéros et savent qu’ils n’ont pas d’écailles imbriquées, mais ne parviennent pas à représenter la rugosité de leur peau autrement que par ces écailles.) »
Umberto Eco, « Sémiologie des messages visuels », 1970

 

En 1515, alors que s’allumaient les premiers bûchers de l’Inquisition, un rhinocéros en chair et en os débarqua au Portugal. Dürer en fit une gravure restée célèbre quoique fantaisiste : il a figuré les plis de sa peau comme une carapace métallique, ses pattes comme des écailles de reptile ou de pattes d’oiseau, et lui a dessiné une queue d’éléphant.

Pendant des siècles, cette gravure fut reproduite comme une illustration fidèle de l’animal, alors même que le rhinocéros était désormais bien connu, et bien chassé. Comme le relève Umberto Eco, le symbole de Dürer était plus signifiant que la réalité – plus efficace – pour désigner la cruauté supposée de l’animal. Pourtant, malgré les apparences et contrairement aux forces de police françaises, le rhinocéros est un herbivore absolument dépourvu de cuirasses, et absolument pacifique.

 

Nous ne pouvons plus nous satisfaire d’un progrès économique ou scientifique qui ne s’interroge pas sur son impact sur l’humanité et sur le monde.
Emmanuel Macron, tweet du 9 avril 2018.

 

Tu as vu ? Les oiseaux disparaissent. Tu as vu ? L’Europe a donné son feu vert à la fusion entre Bayer (Zyklon B) et Monsanto (Agent Orange). Tu as vu ? Nicolas Hulot a disparu des radars. Tu as vu ? Guillaume Pepy, directeur de la SNCF, qui a remplacé les trains de marchandises par des camions, explique à présent que le fret n’est pas rentable et que ses employés sont des ânes. Tu as vu ? On reçoit en grande pompe le prince d’Arabie Saoudite, qui vend du pétrole et achète des armes. Le président tweete à tour de bras, toujours content. Si bien que la question se pose : est-ce qu’il gouverne, Twittos 1er, ou est-ce qu’il fait juste son boniment auprès d’autres puissances, pour brader à la découpe une terre, ses animaux et ses humains avec ?

 

BÉRENGER
 : Il me semble, oui, c’était un rhinocéros ! Ça en fait de la poussière !
Ionesco, Rhinocéros, 1959

 

Dans la pièce d’Eugène Ionesco, les rhinocéros sont une fois de plus effroyables. Ils arrivent en meute et cassent tout. L’intrigue est bien connue : alors qu’au début les honnêtes gens s’effarouchent, ils trouvent peu à peu un certain charme aux quadrupèdes dévastateurs, et puis perdent le langage, et puis finissent par se transformer tout à fait.

La réception de cette pièce s’est adaptée aux pays où elle se jouait : les Allemands y ont vu une dénonciation du nazisme, les franquistes espagnols du communisme, etc. Pour autant, la fable est plus large : « En réalité, dit Ionesco dans une interview de 1972, il s’agit là d’un processus très courant de nos jours, celui de la pensée grégaire, de la massification. Nous vivons dans un monde où presque personne ne peut plus penser, parce qu’il y a trop de choses à penser. […] Si bien que les gens adoptent des slogans, et les gens deviennent dangereux. » Le rhinocéros, c’est l’humain qui a renoncé à comprendre, à formuler, à nuancer.

 

« La démocratie est le système le plus bottom-up de la Terre »
Emmanuel Macron, 2018.

 

Résumons-nous : nous sommes comme des animaux qui chargent le fer ou le roc qui les a blessés. Dans un monde trop complexe, nous finissons par nous en remettre au premier slogan venu et à perdre le langage. Résultat, furieux, nous nous précipitons contre des murs. Exemple : alors que tout le monde (magistrats, étudiants, écolos, cheminots, infirmiers, caissiers, pilotes) est dans la rue pour de bonnes raisons et se prend les charges des militaires dans la figure, Twittos 1er lâche une phrase obscure sur les liens entre l’Eglise et l’Etat. Et là, idiots de rhinocéros que nous sommes, nous fonçons sur le bûcher idéologique (lequel ? peu importe) et nous oublions dans la seconde que le problème n’est clairement pas celui-là. Le problème, c’est plutôt les oiseaux, les trains, les terres, la justice, les humains.

Les guerres de religion étaient pilotées par les Anglais et les Espagnols, mais ce sont les Périgourdins qui s’entretuèrent. Non pas user de la bête et de l’homme, mais bien plutôt user la bête pour user l’homme : voilà le programme que les princes ont préféré lire dans Machiavel, et qu’ils continuent à appliquer.

 

« Congo Inc. fut plus récemment désigné comme le pourvoyeur attitré de la mondialisation, chargé de livrer les minerais stratégiques pour la conquête de l’espace, la fabrication d’armements sophistiqués, l’industrie pétrolière, la production de matériel de télécommunication. »
In Koli Jean Bofane, Congo Inc., 2014

 

L’autre question sans réponse, c’est de savoir pourquoi le rhinocéros, de Dürer à Ionesco jusqu’à Babar, est toujours menaçant. En réalité c’est un animal d’une gentillesse et d’une placidité totales. Il ne se bat qu’avec son ou sa partenaire sexuel(le), avant de conclure ; le reste de sa cour, c’est de faire des ronds avec sa queue afin de disséminer ses bouses en cercle, en guise d’offrandes. Une danse nuptiale qui a l’avantage de fertiliser le sol.

Ce n’est donc pas pour punition de ses cruautés que le dernier rhinocéros blanc s’en est allé périr au Kenya, à des milliers de kilomètres de son Congo natal. Là, des guerres sans merci font rage depuis des décennies : On annonce des conflits d’ethnies, de religions (Tutsis, Hutus, milices musulmanes, milices chrétiennes : autant de slogans), mais il ne s’agit que de minerais – lithium, tantalite, tout ce qui sert à fabriquer les smartphones aptes à nous balancer du newsfeed plein les mirettes et du slogan à perdre haleine. Et les rhinocéros ont dépéri, au milieu des massacres et des expropriations. On en a envoyé une poignée au Kenya, in extremis ; mais cela n’a pas suffit : le rhinocéros blanc n’est plus.

 

Au plus élevé trône du monde, nous ne sommes encore assis que sur notre cul.
Montaigne, Essais, 1595

 

Au terme de ce rapide questionnement, que pouvons-nous conclure ? Arrêtons le newsfeed, les slogans, reprenons le réel. Le rhinocéros est placide, n’a pas de cuirasse, et menacé de disparition. Les puissants n’ont d’égard que pour les sols et sous-sols, pas pour les bêtes ni pour les hommes. Quant à nous, sautons au dernier chapitre des Essais, où Montaigne a fait le tour du monde et de sa bibliothèque, et où il livre son bilan personnel en se promenant dans un verger : « quand je danse, je danse ». Comme le rhinocéros amoureux. Imitons-les. Zadifions les vergers où abriter les oiseaux, rejoignons les chambres à coucher, éteignons la 3G. Que le monde branle, nous n’y pouvons que peu ; mais nous sommes assez avertis désormais pour déjouer les slogans. Nous savons où est assis Twittos 1er. Se croirait-il le plus up du monde, il ne trône jamais que sur son bottom.

 

 

[Mouvement n°95 – photo FT]

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Une question de générations (1er mai 2018)

 

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1/5/18 Pont d’Austerlitz (ft)

 

Commençons par souligner un fait remarquable : le préfet Delpuech dit la vérité. Il a d’abord annoncé dans un communiqué de presse que certains voudraient « s’en prendre aux symboles du capitalisme » – c’était vrai ; ensuite, il a promis un « vaste dispositif » – c’était encore vrai. Puis, donnant une conférence de presse en fin de journée, il a souligné que « les syndicats n’ont bien évidemment posé aucun problème » – et c’était toujours vrai.

Le seul point où l’on peut se permettre de douter un peu de la véracité de son propos, c’est à propos du nombre de manifestants « issus de mouvances extrémistes » regroupés dans le cortège de tête, en amont des défilés syndicaux qui ne posent « bien évidemment aucun problème » : il a dit 14500. Et là quand même, on est obligé de penser qu’il a comme l’air de quelqu’un qui ne voudrait pas dire quinze mille. Quelqu’un à qui ce nombre, quinze mille, ferait mal à la bouche. Quinze mille ça fait beaucoup, et ça fait un peu peur. Aux autres, et peut-être à M. le Préfet aussi, car à relire le communiqué de presse on sent rétrospectivement une certaine tension. Genre c’est chaud.

De fait, nous étions – approximativement, donc – quinze mille, entre le pont d’Austerlitz et le début du raidillon qui mène à la place d’Italie. Quinze mille fort jeunes (je ne parle pas pour moi), quinze mille qui n’avaient pas eu besoin de communiqués de presse pour savoir qu’il leur fallait écharpe, sérum phy et lunettes de nage, quinze mille enfin qui dans la bonne humeur accueillaient en leur sein les « mille black block » (il s’agit toujours de propos de M. le Préfet, non du capitaine Haddock), lesquels firent de leur mieux. Voitures incendiées, vitrines fracassées, couleurs d’émeute sur la rive gauche. Et nous autres les quatorze mille avalâmes benoîtement les torrents de lacrymos du « vaste dispositif » de robocops et de camions citernes, qui nous firent piétiner à tâtons en suffoquant durant de longs quarts d’heures. Certes, l’élégance qui jusque là prédominait dans les démarches et les tenues en prit un coup, mais nous restâmes constants, drôle de troupeau bigarré que nous sommes.

Quinze mille, donc. Je revois les titres il y a deux ans, sur le cortège de tête. Je les revois aussi, eux – nous, car quoique je sois une citoyenne plutôt honnête et plutôt paisible j’avais déjà contracté cette habitude fâcheuse de m’aventurer loin des ballons syndicaux. On peut dire que la progression a été exponentielle. Il y a deux ans, deux cents personnes s’en prenaient matériellement aux « symboles du capitalisme » ; aujourd’hui, 75 fois plus. On est passé d’un hameau à une sous-préfecture.

Le cortège syndical connaît la progression inverse. Il était gros selon la même source de 20 000 personnes – à peine plus que nous. Peut-être parce qu’il est interdit d’y casser des vitrines ; aussi, sans doute, à cause de la surreprésentation de Manu Chao dans les sonos. Mais surtout, en définitive, parce que les syndicats se sont tellement bien faits laminer en vingt-cinq ans de manifestations « dans le calme et sans heurts » contre des réformes qui visaient très clairement à les laminer, qu’ils sont presque au stade suprême de la dégringolade : un élément de folklore – M. Delpuech parlait dans le communiqué de presse de « manifestants traditionnels », ce qui sonne comme la promesse d’une imminente IGP ad hoc (la locution latine, pas le capitaine). On est donc en droit de douter de l’efficacité de leur stratégie, qui fait dire à l’un des plus éminents représentants de l’Etat, en ces temps de grèves interprofessionnelles, qu’ils ne posent « bien évidemment » aucun problème. C’est à la fois limpide et sans appel.

Comme M. Delpuech le sait certainement, la CGT, avant d’être traditionnelle, a été menaçante. C’est elle qui a, pratiquement dès sa création, prôné l’action directe comme émancipation des cadres de pensée bourgeois et patronaux. Des cégétistes interpellés, des grévistes mis en tôle et des manifestations tournant à l’échauffourée, la Confédération générale du Travail en a connu des palanquées au cours de son siècle d’existence. Ce n’est pas pour rien que les lois successives d’organisation du travail ont fait de leur mieux pour la diviser et la couper de sa base. Cela a suffisamment bien marché pour qu’on les labellise « aucun problème » et que le préfet souligne que le but du « vaste dispositif » est de défendre le droit à manifester (lui-même notoirement restreint par les lois successives de renforcement de la sécurité intérieure promulguées en France ces dernières années): un droit traditionnel, folklorique, patrimonial (hashtag paysdesdroidlom), et surtout, surtout, parfaitement inoffensif.

Mais hélas, voilà que débarquent quinze mille olibrius, dont mille balancent des briques et des bombes à incendie, profanateurs violents et sans discours des symboles capitalistes. Des jeunes gens qui paraissent très contents de se faire marave par les flics, parce que c’est quand même globalement ce qui se passe. D’intolérables violences sur abribus et sur distributeurs automatiques de billets. Mais – ne nous y trompons pas en dépit desdits symboles attaqués et de graffitis très bien écrits, très prisés des comptes Instagram – une absence totale de discours. Si si. La preuve : ils brûlent des bagnoles, enfin. Comme si c’était malin de brûler des bagnoles.

Quand j’avais treize ans, plein de bagnoles brûlaient souvent dans des quartiers similaires à celui que j’habitais. Ca passait aux infos, et une ou deux fois c’est arrivé dans ma commune – oh, pas beaucoup de bagnoles, on était dans une commune plutôt honnête et plutôt paisible, mais cela suffisait pour qu’on se le raconte dans la cour du collège, en disant que c’était le frère à unetelle, le cousin à untel qui avaient fait le coup. Un ministre avait taxé les incendiaires de « sauvageons » (ce qui n’est pas un propos du Capitaine Haddock). Dans les chansons que j’écoutais sur Skyrock, il y avait celle d’NTM, restée célèbre, proposant un coït brutal avec les forces de l’ordre, et puis une de Passi, plus morale et qui connut moins de gloire : « C’est juste une nuit d’émeute où le diable jubile » (en douze pieds). J’écoutais les deux avec le même ahurissement symptomatique de la puberté.

En grandissant néanmoins j’appris que les voitures brûlées n’avaient que peu à voir avec le diable : en général, elles prenaient feu à la suite de la mort violente de jeunes garçons basanés, dans les locaux de commissariats ou en présence et avec la participation des forces de l’ordre. Qu’il y avait là quelque chose de structurel (« des mecs foncés pourchassés par des Peugeot bleu foncé », comme disait alors MC Solaar). Je constatai aussi que l’on parlait toujours d’émeute et que l’on déplorait l’absence de discours clair et de revendications audibles de la part des sauvageons, alors même qu’existaient des coordinations, des associations, des mouvements. Mais les sauvages, que voulez-vous, ne parlent pas. La preuve, ils brûlent. L’émeute, c’est une forme purement affective : ça casse, ça pique, ça fait peur.

Quand mes parents avaient treize ans, des jeunes gens occupèrent la Sorbonne et la situation dégénéra en présence des forces de l’ordre. Les pavés fusèrent. Les vitrines furent démolies et des bagnoles réduites en cendres. La violence choqua. C’était de l’émeute. Mes grands parents baissèrent le rideau de leur commerce de façon préventive (ils avaient peur). Heurts, affrontements, intolérable violence – toujours selon les principes de l’action directe promus, soixante ans plus tôt, par la CGT. On passa à deux doigts de la catastrophe – c’est à dire qu’il y eut nombre de concessions faites aux revendications populaires. Heureusement, la suite de l’histoire, sous la forme de prises de parole constructives, modérées et esthétisantes de certains des participants une fois finies leurs études, fit qu’on put enfin, ces jours-ci, labelliser « bien évidemment sans problème » les émeutes de mai 1968.

Aujourd’hui des gens de vingt ans prennent des pavés et on dit qu’ils font peur. Puis qu’ils n’ont pas de culture politique. J’en témoigne : des lois successives ont aussi notoirement restreint l’accès à la pensée critique des jeunes gens dans ce pays, je le vois chaque jour en tentant moi-même de leur faire y accéder dans mon métier de prof. Non, ils ne dissertent pas bien. Non, ils n’ont pas lu Marx. Oui, ils font des fautes d’orthographe. Car oui, le nombre d’heures accordées en français aux adolescents de quinze ans de ce pays est passé de 6 à 4 par semaine dans les dix dernières années. Et oui, enfin, ils sont en colère, d’autant plus qu’on leur annonce maintenant qu’en plus de vivre dans un monde de merde, ils ne vont pas pouvoir faire les études qui leur permettraient d’apprendre des choses. Résultat : mon Dieu, ils s’en sont pris au Mac Do.

Ainsi, la stratégie générale des forces de l’ordre pourrait se résumer ainsi : plus de manifs, plus de syndicats, plus d’étudiants existentialistes : uniquement des émeutes, qui font peur. Et qu’on asphyxie tranquilou. J’en témoigne aussi, nous sommes passés du rire aux larmes face au vaste dispositif du préfet Delpuech. Je n’ai pas trop aimé les charges et j’aurais préféré (pensais-je toussant et m’étouffant à tâtons) que ces analphabètes diplômés (comme dirait le capitaine Haddock) se fussent montrés plus sages, de façon à ce que je ne souffrisse pas des retombées inéluctables de leurs actions en termes de vaste dispositif sur ma tronche – canons, charges, gaz, flotte, tonnerre de Brest, panique.

Mais tout compte fait, une fois dissipé le gaz dans mes poumons et contemplées deux secondes les leçons de l’histoire récente, je ne les trouve pas si déraisonnables. Et plus stratèges qu’il n’y paraît. Ce qui expliquerait d’ailleurs, mieux qu’une allégation générale de stupidité, le grossissement faramineux de la troupe. En fait, je ne suis pas loin de penser qu’ils ont (que nous avons) raison.

Ce doit être une question de génération.