Le point de vue du ballon

 

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« En passement de jambes sur le beat je flambe »

Doc Gynéco, Première consultation, 1996

 

Dans le stade, sous les viva des supporters, le ballon rebondit d’un joueur à l’autre. Les joueurs sont répartis en deux équipes ; le ballon, idéalement, passe d’un membre de l’équipe à l’autre, jusqu’au but. Mais il arrive, cela fait tout le sel de ce sport, que l’un des joueurs de l’équipe adverse intercepte la balle, et alors la fasse changer d’itinéraire, entre les membres de son camp, vers le but situé de l’autre côté du terrain. De tels retournements de situation sont fréquents.

Le ballon n’a pas de préférence. Il est rendu docile par l’admirable maîtrise technique dont font preuve les joueurs. La géographie du ballon de football est déterminée par le plus offrant – le joueur le plus précis, le mieux formé, l’équipe qui a la tactique la plus fine pour se déplacer sur le terrain. Le ballon de football va sans but, bateau sans boussole ni compas, sans carte, qui cabote d’une côte à l’autre. Il suit sa course comme un vaisseau mercenaire, entre les deux archipels contradictoires des équipes.

 

« Allez la France, who ho ho. »

Carlos, Allez la France, 1998.

 

Dans la ferveur qui accompagne les compétitions internationales de football, personne n’adopte jamais le point de vue du ballon. Tout le monde se range aux côtés d’une équipe, arbore les couleurs d’un archipel humain de onze athlètes surentraînés, et se convainc même, cela fait tout le sel des compétitions internationales de football, qu’il s’agit là de la quintessence de nations entières – pour nous autres supporters, l’idée est suffisamment vertigineuse pour nous faire peindre nos joues et beugler, rire et chanter devant tous les écrans géants. Devant une telle charge symbolique, il est naturel d’ailleurs qu’on ne prenne pas le point de vue du ballon. Il y aurait de quoi attraper le tournis, à bondir ainsi de la Suède à l’Egypte, du Pérou à la France, du Brésil à la Suisse et à nouveau au Brésil. Il faut avoir une certitude de soi et du monde que seul un ballon de cuir peut s’offrir pour tolérer de tels catapultages géopolitiques. A moins qu’il ne s’agisse d’un cynisme absolu, inaccessible à l’âme humaine ?

 

« Les flux économiques se concentrent au sein d’un réseau-archipel de grands pôles. »

Pierre Veltz, Territoires, zones et réseaux, 1996

 

Le ballon, lui, indifférent à cette ferveur, rebondit donc d’une île humaine à l’autre dans les archipels à crampons, n’acceptant de rester amarré à l’une d’elles que lorsque celle-ci lui offre un maximum d’avantages comparatifs : sécurité, résilience, amortissement, capacité d’adaptation – contrôle de la poitrine, passements de jambes, sprint, tir, etc. Ce n’est qu’en offrant ces avantages que l’archipel-équipe peut espérer tirer à son tour profit de la présence du ballon sur ses rives et d’en obtenir un but, qui fera de lui un archipel-équipe supérieur aux autres.

En 1996, l’ingénieur Pierre Veltz publia un livre consacré à saisir les aspects géographiques de la mondialisation économique. Il y développe l’idée d’une « économie d’archipel » : l’ancrage territorial continu des activités (par exemple le siège social, l’usine, le chemin de fer et le grand magasin inscrits côte à côte sur la carte d’une région) laisse place à une mise en réseau, via les firmes, de grands pôles urbains qui ne se touchent pas. Par exemple, Lille travaille davantage avec Paris qu’avec Douai et Valenciennes. Et Paris travaille davantage avec New York qu’avec Montpellier. Leurs périphéries immédiates n’ont plus d’importance. Le monde, d’un point de vue géo-économique, se dévoile sous la forme d’un archipel, quasi-indifférent aux continents, aux fleuves, aux côtes et aux humains qui les habitent. Le point de vue du ballon de football existe : c’est celui du capital.

 

« Le message que je veux partager avec vous est clair et simple : le gouvernement français est déterminé à accroître l’attractivité de Paris par tous les moyens »

Edouard Philippe, Forum Paris Europlace, 11 juillet 2017

 

Les décideurs, dont Pierre Veltz était d’ailleurs le collègue, s’engouffrèrent dans cette théorie. Puisqu’on était tous, chacun sur son lopin, les îles d’un archipel mouvant où il fallait impérativement intercepter le gros ballon indifférent de la globalisation, une seule solution s’imposait : que lesdits lopins soient attractifs. C’est pourquoi chaque lopin fut affublé d’un maillot de couleur et l’on s’échina à en entraîner l’attractivité. D’ingénieux experts établirent que celle-ci passe par la culture physique : il faut de l’aéroport, de l’autoroute, du Grand Paris, de la zone d’entrepôts logistiques au milieu des champs. Les décideurs s’empressèrent de décider tout cela.

Le mental est important aussi, ajoutèrent les experts. Pour augmenter l’attractivité du lopin, il faut de la facilité fiscale, de la flexibilité de la main d’œuvre, de la réduction du coût des licenciements. De l’agilité en un mot. Une fois bien conditionnés, dopés au besoin et rendus aptes à une endurance proprement surhumaine, le lopin et ses habitants, entrés dans l’archipel, n’ont plus qu’à sauter en l’air, foncer tête baisser ou tacler sans vergogne pour tenter d’obtenir le gros ballon.

 

« La banlieue influence Paname, Paname influence le monde »

Médine, Grand Paris, 2017

Les enfants de mon quartier, à la périphérie de Paris, passent des heures à parfaire leur dribble. Dans les cours d’immeubles aux heures chaudes, sur le parking de la supérette au crépuscule, aux récrés, le dimanche, ils n’ont d’yeux que pour le ballon. On a beau leur dire, leur répéter, qu’il n’y a qu’un gosse sur mille qui intègre un entraînement pro, un sur cent mille qui est recruté par une équipe, un sur dix millions qui passera à la télé en embrassant le grigri qu’il porte au cou après un but décisif, les enfants de mon quartier s’en foutent. On leur dit ça et puis aussi qu’ils feraient bien d’accepter tout de suite cet emploi soirs et week-ends, qu’ils coûtent trop cher, qu’ils sont déjà bien assez nombreux et bien assez pauvres comme ça. Alors ils s’en foutent. Ils pensent au ballon. Ils se peignent sur les joues le drapeau tricolore.

Dans mon quartier il y a des grues partout, des foreuses, des camions qui passent chargés de remblais dans un boucan du diable. Dans mon quartier les décideurs entendent accueillir l’investissement, fluidifier le travail, connecter, mettre en réseau. Les décideurs veulent faire de mon quartier un membre de l’archipel à part entière, et de périphérie le transformer en un genre de polder de la capitale. On lui dit pourtant à mon quartier que la périphérie ne compte plus, qu’il coûte cher, qu’il est déjà bien assez nombreux et bien assez pauvre comme ça. Mais mon quartier s’en fout. Il pense au ballon. A part le ballon il y a quoi ? Donc on y va.

 

« Remontons-nous ? — Non ! Au contraire ! Nous descendons ! — Pis que cela, monsieur Cyrus ! Nous tombons ! — Pour Dieu ! Jetez du lest ! — Le ballon se relève-t-il ? — Non ! — J’entends comme un clapotement de vagues !— La mer est sous la nacelle ! »

Jules Verne, L’île mystérieuse, 1874

Ainsi les efforts de l’archipel pour attraper le ballon dépendent radicalement du type de capital que ce ballon symbolise. Pour nous, les supporters et les mômes, le capital national est déterminant, d’où le maquillage. Mais pour les décideurs, de type Jacques Chirac, Vladimir Poutine ou bientôt leur homologue qatari, le capital financier symbolisé par le ballon est bien plus important et justifie les colossales dépenses d’infrastructure sus-évoquées : durant la Coupe du Monde, le ballon vient chez eux en chair et en os. Mais remarquons que si le ballon n’a qu’un capital humain, et qu’il dérive sans but (mettons) à travers la Méditerranée, avec (mettons) six-cents naufragés à bord, alors les décideurs laissent le ballon aller à la dérive dans la mer globale, sans carte, ni compas ni boussole.

Aujourd’hui comme alors, les décideurs n’en ont rien à faire. Tandis que nous autres mômes et supporters, comme les lecteurs de Jules Verne, sommes immédiatement avec les naufragés, avant même de les connaître. Hélas, nous subissons la carte des archipels et des havres, que les experts et décideurs du capital financier ont dressée. Notre avis ne compte pas : nous sommes simplement priés d’approuver. Avec eux aux commandes, il ne fait pas bon pour les humains se transformer en ballon. Le ballon est inhumain par nature.

« Les pays que j’habite s’étoilent en archipels. »

Edouard Glissant, Traité du Tout-Monde, 1997

 

Pratiquement en même temps que la publication de Pierre Veltz sortait le Traité du Tout-Monde, l’un des livres les plus importants du philosophe et écrivain Edouard Glissant. Dans ce texte, il réfléchit aux façons possibles de faire de la mondialisation autre chose qu’un jeu de décideurs et d’experts. L’archipel devient, dans ses écrits, la figure d’une conscience du monde ancrée quelque part, mais irriguée des ailleurs. Plutôt qu’une contradiction de Veltz, ce livre témoigne d’un changement de registre : l’archipel, c’est la forme du pays qui n’a pas de frontières fermées, tout en étant divers et distinct. C’est peut-être à cela que rêvent les mômes qui jouent au foot : à la possibilité de rester distinct tout en se jouant des frontières, celles de la périphérie en premier lieu.

Et c’est peut-être aussi ce que nos puissants veulent à tout prix empêcher, en nous donnant, ou pas, asile dans les havres et les ports. Mais nous, au fond, nous moquons des millions que simule le ballon de cuir – et si l’on s’intéresse au foot, est-ce que ce n’est pas justement pour avoir l’occasion de s’amuser un peu, de chanter du Carlos, d’oublier l’entraînement harassant à la flexibilité et les chantiers qui défigurent le quartier ? Quoiqu’on nous en dise, et quelque clair et simple que soit le message, nous sommes des archipels multiples. D’ailleurs, nous adorons changer les couleurs du drapeau sur nos joues au fil des matchs. Une fois la finale terminée, dans le chaud soleil de juillet, nous irons caboter le long des criques et des îlots. Nous aurons une pensée pour les naufragés qui, malgré nous, reposent par le fond. Puisse le bruit des vagues couper la chique un moment, à tout le moins, aux dirigeants et aux experts.

 

Cut-up nation 4, Mouvement, juillet 2018

 

 

 

 

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