La force et la farce

Méfiance, citoyens. Derrière chaque gendarme, un guignol est tapi.

 

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« Tout s’est joué en face à face entre le président et son ministre de l’Intérieur. Dans le bras de fer entre un homme et son père politique. »
Le Parisien, 3 octobre 2018

 

Le Parisien donne le ton, dès les premières lignes de son article. La démission de Gérard Collomb, c’est avant tout un duel, et pas n’importe lequel. Face à face, et en tête-à-tête à la fois (les deux expressions sont ici habilement mélangées, à mi-chemin entre affrontement et huis-clos) ; un duel aussi entre deux membres de la même famille. Ça ne rigole pas, qu’on le sache tout de suite. Dans ce combat, le père perdra son fils, ou le fils son père. Nous sommes le 3 octobre 2018 ; les journalistes ne font que commencer à gloser le départ du ci-devant ministre de l’Intérieur pour sa bonne ville de Lyon. Pas de raison de se brimer sur le dramatique.

« Dans la voiture qui le ramène du palais, il répète en boucle les mots qu’il vient de prononcer devant le président ». Bien sûr, on ne saura rien de ces mots – puisque tout s’est dit à huis-clos. On se contentera de la silhouette de la berline fumée, qu’on imagine traversant Paris tard la nuit. Quelque part, c’est l’essentiel : le chapô annonçait : « tout s’est joué en vingt-quatre heures entre lui et le président ». On a le huis-clos, l’unité de temps, le duel. Aucun doute : tous les ingrédients pour une bonne tragédie à la française. Alors on ne va pas se priver.

 

 

Ton impudence,
Téméraire vieillard, aura sa récompense.
(Il lui donne un soufflet.)
Corneille, Le Cid, 1636

Dans Le Cid, Corneille campait un conflit de générations inextricable : Don Diègue, tout juste anobli par le roi, est injurié par Don Gomès. Don Diègue fait appel à son fils, Don Rodrigue, pour laver l’affront ; celui-ci tue Don Gomès en duel – bien contre son cœur, car il se trouve qu’en lavant son honneur filial, il se fait l’assassin du père de celle qu’il aime, Chimène. Heureusement, une bonne guerre passe par là et Don Rodrigue met son bras au service du souverain. Vainqueur des Maures qui lui donnent ce nom de Cid, il peut rentrer à la cour où le roi le marie à Chimène, car la bravoure a lavé l’assassinat.

Lorsque la pièce parut, le jeune Louis XIII venait de déjouer les complots que sa propre mère avait ourdis contre lui ; le cardinal de Richelieu, « père politique » de Louis XIII, l’aidait à mener une grande politique guerrière. La pièce de Corneille fut donc un triomphe, rejouant, dans la splendeur, ce moment difficile.

Ça sert à ça, les tragédies : rappeler aux spectateurs que la nation, c’est grandiose. Qu’il s’agit d’honneur, d’usage de la force au nom de la raison d’Etat, de sacrifice intime au service de la patrie qui, n’est-ce pas, nous dépasse tous.

 

 

                                               « C’est de la guérilla urbaine : des gens masqués, avec des bras d’honneur. »
Alexandre Benalla au Monde, 18 juillet 2018

Soit. Mais tandis que Gérard Collomb est emporté par la berline silencieuse qu’évoque le Parisien, difficile de maintenir la version de la tragédie. On est début octobre et personne n’a oublié que début juillet, il y a eu un couac dans la mise en scène de l’usage de la force et de la raison d’Etat, grâce à la prestation pour le moins décoiffante du jeune Alexandre Benalla, lequel déboula sur le devant de la scène tout en casque et matraque, pour une belle bastonnade. Déjà, personne ne connaissait le comédien. Qui était ce guignol ? Surtout, il pétait la gueule, non seulement à des manifestants tout-à-fait lambda mais aussi, plus grave ! aux règles sacrées du théâtre classique : la bienséance (on ne pète pas la gueule des citoyens sur scène, on fait ça dans les estafettes ou au commissariat), la vraisemblance (on n’est pas à la fois un faux flic et un porteur de bagages, un peu de cohérence dans l’usurpation) et enfin l’unité de lieu (on ne course pas les manifestants place de la Contrescarpe et dans le jardin des Tuileries à la fois, sous peine de devenir le mème le plus ridicule des internets).

Le citoyen Benalla eut beau clamer qu’il n’avait fait que son devoir dans un moment de guérilla urbaine, ça ne passait pas du tout auprès des spectateurs (nous). Des masques et des bras d’honneur, on appelle ça, communément, un carnaval. Grosse baisse de crédit de la raison d’Etat.

Et voilà que Gérard Collomb, qui avait fait le dos rond, prêt au mensonge pour garantir le sérieux de tout cela, claque la porte de la berline.

 

                                                                                  « N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? »
Corneille, Le Cid, 1636

 

Rétrospectivement, on comprend que Collomb soit mécontent. Personne n’a eu l’air de remarquer que la performance de Benalla était justement permise par les efforts législatifs dudit Gérard. Le renforcement de la présence policière dans les manifestations, la possibilité de restreindre l’accès à un périmètre donné et l’interpellation immédiate sur simple présomption, c’est dans la loi grâce à lui. Oui, il l’a portée à bout de bras, Gérard, la constitutionnalisation de l’état d’urgence. Droit et fier dans ses bottes, contre tous ces enfants de chœur qui prétendaient que c’était une atteinte aux libertés fondamentales. Aux liber quoi ?

Pas le temps pour les blagues. De toute façon, c’était les mêmes qui râlaient déjà lorsque, maire de Lyon, il avait donné la chasse aux prostituées à coup de décrets. Encore les mêmes qui pleurent lorsqu’une grenade arrache la main d’un blanc-bec sur la ZAD. Les mêmes enfin qui s’offusquent que les policiers harcèlent les migrants qui dorment dehors dans les rues de Calais ou de Paris. Des idéalistes. Pour Gérard, comme pour le Cid, ce qui compte, c’est la raison d’Etat. Et à cause d’Alexandre Benalla, qu’il couvre au nom de ce même principe, voilà que tout le monde le traite d’impudent vieillard.

 

                                                            « Est souverain celui qui peut décider de la situation d’exception »
Carl Schmitt, Théologie politique, 1922

 

En effet Gérard, quoiqu’on en pense par ailleurs, s’inscrit dans la droite ligne de la pensée de la raison d’Etat, instituée en France par Richelieu. La raison d’Etat, c’est la politique où la morale n’entre pas. Seule compte l’efficacité. La notion a connu de nouvelles fastes durant le XXe siècle, notamment grâce au philosophe allemand Carl Schmitt, qui relégitima une pensée du politique comme barrage à la guerre civile. Sans ordre, pas de droit possible. Le souverain doit donc avant tout éviter le désordre, et pour ce tous les moyens sont bons.

Ce syllogisme fit florès et Carl Schmitt devint, à partir de 1933, le thuriféraire du parti national-socialiste allemand, pour qui il forgea le concept de « pensée concrète de l’ordre ». Du pragmatisme à la fin de l’Etat de droit, il n’y a qu’un pas. Car l’Etat de droit ne se maintient qu’à la condition expresse qu’il puisse, en cas de besoin, se suspendre lui-même, sous la forme de l’état d’exception, ou de l’état d’urgence.

 

 

« L’affirmation selon laquelle les objectifs de la violence policière seraient toujours identiques, ou au moins en lien, avec celles du droit, est fausse d’un bout à l’autre. Bien au contraire, le « droit » de la police signale précisément le point où l’Etat, que ce soit par impuissance ou par les limites de toute juridiction, n’arrive plus à se garantir, par le moyen du droit, d’atteindre ses buts concrets. Alors la police intervient « pour raisons de sécurité ». »
Walter Benjamin, Critique de la violence, 1922.

 

L’année même où Schmitt publiait ses réflexions sur la souveraineté, Walter Benjamin réfléchissait sur le rôle de la violence dans l’Etat. La violence, dit-il, menace l’Etat de droit dès que ce n’est pas le droit lui-même qui l’applique. Donc, il faut que la violence soit le fait uniquement de l’Etat, pour lui permettre de persévérer en tant que lui-même. La violence est à la fois la garantie de l’Etat, et son moyen ultime d’arriver à ses fins. Et en même temps qu’il l’utilise, elle en dévoile les limites (« l’impuissance » du droit). Contrairement à Carl Schmitt, Walter Benjamin fut prié de déguerpir d’Allemagne en 1933, mais disons que c’est une autre histoire.

En cela, Collomb a de bonnes raisons d’en vouloir à Benalla. La bastonnade en uniforme d’opérette, c’est la démonstration d’une légitimité policière qui ne repose sur rien d’autre que sur l’incapacité de l’Etat à parvenir à ses fins – tout en dévoilant, de façon pitoyable, la vérité de ces dernières : péter la gueule au désordre.

 

« – Des policiers vérifient les sacs à main et les identités
– C’est que c’est la guerre
– Mais il n’y a pas de blindés ni de bombardements sur la bonne ville de Lyon
– C’est pas la guerre, alors »
Noémi Lefebvre, Poétique de l’emploi, 2018

Richelieu avait compris quelque chose qui échappe manifestement au gouvernement actuel : si on joue le politique en termes de raison d’Etat, chose vile, il faut que la morale, chose grande, se trouve représentée ailleurs. Il y a d’un côté la politique normale, sans foi ni loi, et de l’autre la politique qui donne les mots nation, patrie, etc. De même la guerre avec espions et odeurs de pieds dans les casernes, et la guerre avec héros, bravoure et sacrifice. D’où l’intérêt de tragédies comme Le Cid, capable de bouter en alexandrins les Maures hors du royaume.

Mais hélas pour Gérard, seuls les souverains ont la grâce de la grandeur, y compris lorsqu’ils sont vils. Claquant la porte de la berline, Gérard Collomb sort de la tragédie. Place à la farce. Dans l’article du Parisien, aussitôt après cette scène, un « proche » du ministre est cité : « Les voies du Gégé sont impénétrables ! » D’autres « proches » renchérissent : Qu’il rentre donc, ce « vieux vicieux », après ce « dîner de cons», dans sa bonne ville de Lyon, capitale des Gaules et de Guignol.

 

Le gendarme : Au nom de la loi, je vous arrête !
Guignol : Au nom de mon morceau de bois, je vous casse la tête !
Adolphe Tavernier, Guignol, 1888

Guignol est né à Lyon il y a un siècle et demi mais il existait déjà, sous une autre forme, à l’heure où Richelieu évacuait la morale de la politique ; il s’appelait alors Polichinelle. Il fallut attendre la Révolution industrielle, le chômage de masse des ouvriers et les révoltes successives des grandes villes pour qu’il renaisse sous la forme et avec le succès qu’on lui connaît. Un historien, Aurélien Lignereux, a fait les comptes. Dans 70% des histoires de Guignol, la pièce finit par une bastonnade en règle du gendarme, sous les éclats de rire nourris du public. En définitive, c’est toujours la même paire de mains qui anime les deux marionnettes. A nous de voir si nous avons envie que les nôtres applaudissent, ou juste de lever le majeur.

 

(Mouvement n°98, novembre 2018)

 

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