Cadences majeures et sorties de route

Parfois les mots, comme des bêtes sauvages, échappent à ceux qui croient les dompter.

Attach23095_20180613_201229.jpg

(c) ft

 

Je les ai vues, ces femmes de courage pour la première fois disant cette détresse sur tant de ronds-points !
Emmanuel Macron, « Adresse à la nation », 11 décembre 2018

Tout comme sa politique, l’art rhétorique du président de la République a de quoi laisser sceptique. Dans l’éloquence française, la cadence majeure propre au lyrisme politique, repose sur une amplification où le rythme de la phrase, de plus en plus long et donc d’un souffle de plus en plus épique, serve de soubassement au sens de celle-ci, lui aussi de plus en plus grandiose. Courage ! Première fois ! détresse !… Mais patatras. Tu parles d’une apothéose : tant de ronds-points !

Combien au juste ? Nul ne le sait. Personne ne les compte. On avance le chiffre de 40 000. Quand on sait que les ronds-points sont entrés dans le Code de la route en 1984, cela fait de leur production l’une des plus florissantes de la nation, inégalée de par le monde. France, mère des arts, patrie des giratoires. Dans la plus grande indifférence, les ronds-points se sont démultipliés comme par miracle sur les départementales des terroirs. Ils poussent comme un rhizome de patate, souterrainement, éclosent au milieu de rien, profitant du moindre petit carrefour. Et personne n’en tenait le compte jusqu’à ce qu’ils fassent, par la bouche d’un chef d’état honni, leur entrée fracassante dans l’adresse à la nation fâchée. Le Président n’avait rien vu venir. Tant de ronds-points !

La cité idéale décrite dans les traités militaires s’implante en plaine et adopte une forme circulaire organisée autour d’une place d’arme centrale, d’où divergent plusieurs voies rayonnantes, comme autant de lignes de tir.
Eric Alonzo, Du rond-point au giratoire, 2005

Dans l’unique monographie consacrée au sujet, l’architecte Eric Alonzo donne le premier modèle théorique du rond-point, qui date de la Renaissance. L’invention de la poudre avait rendu caduques les fortifications, que les boulets de canon pouvaient franchir : les ingénieurs militaires eurent l’idée d’un point au centre de la ville, d’où partiraient les rues, de façon à pouvoir tenir en joue toutes les portes. Le rond-point était donc le quartier général du pouvoir militaire, l’espace parfait du contrôle de l’espace et des corps s’y déplaçant. Ce que dit le rond-point, dans cette théorie, c’est : tu es perpétuellement tenu.e en joue, et si tu t’approches, c’est que j’ai jugé bon de te laisser faire.

En dépit de son vide central, le modèle routier contemporain n’est pas si loin de cet ancêtre militaire resté sans descendance. Il diffuse parfaitement les véhicules vers ailleurs, ses voies rayonnantes formant autant de lignes de tir dont nous serions, chacun dans nos autos, tour à tour cibles et projectiles. Le rond-point tient en respect. Ce que le rond-point dit à l’automobiliste, c’est : approche au pas, cède le passage. Et aussitôt il donne cette autre consigne : tu sors. Tu tournes et tu sors. Fais un choix, mais ne reste pas là. Donc on te fait rétrograder, ralentir, freiner, t’arrêter, tout vérifier, pour ensuite à peine tu es là te prier de dégager. Avec ses 40 000 œuvres sur le territoire, toutes ordonnées par les pouvoirs publics au nom de la sécurité routière, le message est clair. Collectivement, ce qu’on peut vous dire, Françaises Français, c’est qu’on vous ventile bien fort.

Je vous ai beaucoup ouï être admiré par les gentilshommes de la vènerie, qui vous disaient si doué en cela, que vous connaissiez les bois et forêts ni plus ni moins que ceux qui demeurent dedans, après les avoir vus en chassant deux ou trois fois seulement ; mais vous avez déjà couru presque toutes les forêts de votre royaume. »
Guillaume Budé à François Ier, De philologia, 1530

Cependant, le véritable ancêtre du rond-point n’est pas militaire, mais forestier. A partir de François Ier, les bois et forêts sont aménagés par de larges allées en étoile, au centre desquelles se trouvent des ronds-points. Car la chasse royale est devenue le grand passe-temps de la cour ; et les gibiers rabattus sont ainsi visibles depuis le centre panoptique, d’où on lance les chevaux à leurs trousses. Ce sport de luxe n’est pas seulement une mondanité ; c’est aussi, dans le paysage, la marque de la domination royale du territoire. En cela, il n’est pas étonnant que Guillaume Budé, grammairien et helléniste, la prenne pour objet d’un traité qui veut prouver au roi François l’importance des langues nobles. Tout comme le français doit se hisser au rang du grec et du latin, la forêt doit devenir le lieu de la civilisation la plus fine, et le rond-point en est la marque.

La forêt – en latin silva, qui donne le français sauvage – ne sera plus le refuge des sorcières, ermites, forbans et autres Petit Poucet qu’y croisaient les chevaliers errants du Moyen-âge. Désormais, la ressource la plus importante du pays – le bois de construction et de chauffage, les nourritures qui y poussent – passe sous le contrôle de la monarchie. En l’espace de deux siècles, la forêt est aménagée pour le royaume. Gibiers, champignons et elfes traçables à l’œil nu. L’entreprise de l’absolutisme, c’est de faire du territoire, comme de la langue, une ressource fluide, qui circule bien, et qu’on ventile selon les besoins.

« Ce qu’on appelle « aménagement du territoire » doit être compris en tant que guerre de basse intensité. »
Jean-Baptiste Vidalou, Être forêts, 2017

Dans son essai d’action politique, Jean-Baptiste Vidalou rappelle la révolte des Camisards, ces protestants cévenols qui tinrent en respect l’armée du roi Louis XIV durant des années, revendiquant le rétablissement de l’édit de Nantes qui protégeait leurs droits. Leur nom, déformation péjorative d’un mot occitan, vient du fait qu’ils n’avaient qu’une chemise sur le dos. Le fait qu’ils parlent patois jouait évidemment en leur défaveur, au moment même où l’Académie française toute neuve fixait l’orthographe et le bon usage. Mais ils donnèrent du fil à retordre à 20 000 soldats, car ils connaissaient par cœur les forêts des Cévennes, et le gouverneur de la province finit par faire aménager une route pour que les troupes puissent les traquer.

Pour Vidalou, la démarche est la même de ces Camisards aux zadistes d’aujourd’hui : un territoire crée d’autres liens, qui font obstacle à la gestion mercantile des terres voulue par le pouvoir. Ce qui est certain, c’est que les habitants sauvages (silvestres), pour être vus comme gibier de potence, n’en sont pas moins plein de ressources, que le pouvoir a du mal à comprendre.

Le rond-point est la revanche du local sur le global.
Marc Augé. « Ronds-points », City A-Z, 2000

La capacité du rond-point à tenir en joue les bêtes sauvages et à ventiler les ressources a donc fait florès à travers les siècles. Reste à comprendre comment, subitement, il a changé de nature à tel point que le chef d’Etat français, dans son couplet misérabiliste, le mentionne comme le point d’orgue du mouvement insurrectionnel.

C’est que si le rond-point théorique est univoque, le rond-point réel est ambigu. D’abord, en y parvenant, tout un chacun doit abandonner l’éventuelle priorité que lui avait éphémèrement conférée son parcours jusque là. Tu ne peux pas arriver le premier sur le rond-point, sauf à être totalement seul – et dans ce cas tu n’es pas le premier mais bien le seul. Pas de premier, c’est à dire pas de privilège. Donc si tu es plusieurs, alors vous êtes égaux. Et si vous ne repartez pas du rond-point, alors vous êtes au centre du panoptique, qui se transforme en agora. Il fallait juste en avoir l’idée que vous étiez plusieurs.

Les aménageurs comptaient certainement sur l’instinct du gibier qui le fait fuir lorsqu’approche le chasseur ; mais que se passe-t-il si, à l’aube de la chasse, les rabatteurs trouvent la harde complète des cerfs, biches, chevreuils réunis sur le rond-point forestier, et ne laissant personne y parvenir ? Alors le rond-point devient place forte, et ses occupants deviennent communauté.

LE MESSAGER — Comme je montais ma garde sur la colline, j’ai regardé du côté de Birnam, et tout à coup il m’a semblé que la forêt se mettait en mouvement.
MACBETH, le frappant —Misérable menteur !
Shakespeare, Macbeth, 1623

On connaît l’histoire : Macbeth ne craint personne, un fantôme lui ayant prédit que seule une forêt en mouvement pourrait l’abattre. Impossible : donc, le roi est tranquille. Et lorsque le messager lui dit que c’est justement ce qu’il vient de constater, Macbeth le traite de menteur. Une forêt ne bouge pas, car l’ordre des choses ne se transforme pas. Il n’y a pas d’alternative au réel, et qui le prétend tord le sens des mots. Au centre, le rond-point, autour, les bois. Civilisation versus sauvage. Ce genre d’alternative est commode pour penser. Mais tout comme le rond-point réel peut soudain se mettre à fonctionner comme son inverse parfait, la place, eh bien il peut arriver que les sauvages se mettent à revendiquer la civilisation. Mais ce sont des sauvages ! Donc, c’est un mensonge. D’où la première réaction publique du chef d’Etat à l’occupation des ronds-points fin 2018, qui fut symptomatiquement : « J’entends la grogne ». La grogne, c’est l’inverse du langage. C’est l’inverse de la civilisation grammairienne et académique : c’est un non-sens, c’est le ramage des gibiers de la forêt et le patois des camisards.

Mais comme Macbeth, notre président fut obligé de changer de point de vue. Les ronds-points s’étaient rendus au monde sauvage et avancèrent comme une forêt shakespearienne. Macbeth le voit finalement de ses yeux : la forêt est en marche.

« Vu du ciel, chaque parcours sur le rond-point trace un point d’interrogation. »
Jean-Michel Espitallier, Tourner en rond, 2016

Il faut dire encore une chose : l’objet rond-point dont on parle ici, le terre-plein sur les voies de rocades et au milieu des ZAC, qui, selon les esthètes amateurs de France mère des arts, défigurent nos terroirs, eh bien cet objet rond-point n’est défini dans aucun dictionnaire, du Littré au Robert et de l’Académie au Trésor de la Langue. 40 000 lieux improprement nommés. Le rond-point, c’est du patois de rocade. Alors, saperlipopette, prenons parti pour les gibiers plutôt que pour les chasseurs, et pour les meutes plus que pour les veneurs. Honneur à nos ronds-points ! Honneur à la France moche ! Honneur aux forêts en marche ! Honneur aux camisards fluo, aux appellations impropres, aux grognements en cadence majeure !

 

Cut-up Nation, Mouvement 99.

Publicités