Dab, soigne ton jab

Si l’exercice de l’Etat était un match de boxe, cela faciliterait les cours de langue.

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(c) ft

 

 

« Le boxeur, la vidéo qu’il a faite avant de se rendre […] Ça se voit !
Président de la République française, le Point, 1er février 2019.

Le boxeur a fait un film. Un film de boxe. Le film de boxe a ses codes : il y a la concentration, les traîtrises, l’entraînement, le combat. Il a ses valeurs : l’ascèse, le courage, la maîtrise du corps. Il a ses fonctions, aussi, au premier rang desquelles la catharsis, celle qui purge du mal, celle qui donne aussi l’énergie de continuer à vivre. C’est De Niro en Raging Bull, exorcisant son mal dans une paire de gants. Enfin il a son propos : triompher par l’effort de la tragédie de l’existence – souvent, une tragédie sociale. C’est Stallone boxant les carcasses écorchées dans l’abattoir des faubourgs de Philadelphie, destin de bête d’abattage qu’on repousse à coups de poings.

Le boxeur a fait, en une minute trente, un parfait film de boxe. Il a renvoyé aux riches en flashball ce que les pauvres en lunettes de piscine ne pouvaient leur rendre eux-mêmes. Et à nous tous qui du fond du canapé ou du PMU ne sommes pas seulement spectateurs, mais unanimement et pour ainsi dire par essence du côté des seconds, que nous soutenons sans faille à plus de 70% – le peuple, 70, l’Etat : 30 – il nous a donné en cadeau sa chorégraphie, sa précision, l’élégance de son jeu.

Tout ce qui était règlement de comptes, coups de pression, conciliabules, embrouilles, tout ça, c’était là. Vu que mes potes et moi on était des Pavillons on n’était pas pris au sérieux. Pour ceux des Tours en particulier on se la racontait parce qu’on s’habillait comme eux. […] En se bagarrant on s’est reconnus. On était le même genre de galériens à n’avoir que ça pour exister. Dans leur regard on avait changé. On était validés parce qu’on s’était battus. »
David Lopez, Fief, 2017

Je ne m’amuserai pas à défendre le droit de quiconque à marave qui que ce soit, fût-ce un représentant de l’Etat en carapace ; que le délit soit traité comme un délit. Mais le combat, c’est du domaine du récit, et de la littérature. Dans Fief, par exemple, David Lopez donne la parole à Jonas, narvalo désœuvré qui zone dans une petite ville qu’il n’a jamais quittée. Il fume des joints (beaucoup) et s’entraîne (pas assez) pour un match de boxe où il joue ce qui ressemble à de l’honneur, et ce qui ressemble à l’amour de Wanda, sa belle.

David Lopez revendique le patronage de Céline pour la langue. Mais Fief est aussi une actualisation du roman médiéval. Jonas, avec son romantisme, sa solitude et ses solidarités, est un Perceval de 2017. Pour l’un comme pour l’autre, le combat est à la fois spectacle et adoubement : on quitte la sphère de l’intime. Dans le tournoi, ce qui se joue, c’est la légitimité du groupe auquel appartient le champion. D’ailleurs, le tournoi médiéval s’organisait comme un substitut de la guerre, les chevaliers se regroupant qui sous la bannière des Francs, qui sous celle des Anglais, des Normands, etc, avant de se battre en duel ; la fête s’ouvrait par l’exposition des bannières.

 

L’exécution sommaire de quelques voleurs, fusillés sans jugement, parut une chose très juste. On se redit, pendant un mois, la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, « qui n’avait fait que le tour du Champ de Mars, tandis que le drapeau tricolore », etc ; et tous se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs que la sienne — et se promettant bien, dès qu’il serait le plus fort, d’arracher les deux autres.
Flaubert, L’éducation sentimentale, 1869

Rien d’hasardeux, donc, dans le calendrier politique de cet hiver, qui a fait coïncider le film de boxe et l’annonce du pavoisement des salles de classes à l’intention des jeunes gadjos et gadjis de ce pays. C’est qu’il y a des moments où la politique (l’exercice de l’Etat) reprend les couleurs de la guerre civile d’où, selon les plus émérites penseurs européens, elle est tout droit sortie. On commence par un tournoi, par des étendards. Mais chacun sait ce que symboles et métaphores désignent : justement ce que personne ne veut nommer, la guerre.

Dans L’Education sentimentale, Flaubert campe la bourgeoisie parisienne éberluée devant les journées révolutionnaires de février 1848, qui aboutissent à la proclamation de la IIe République. Dans l’attente, tout le monde fait mine de se ranger sous la bannière tricolore. Mais ce n’est qu’un moment entre deux luttes : la question est simplement de savoir qui sera le plus fort.

« Il voulait pas laisser sa trace. Il se méfiait des gens qui passent. Il a écrit avec une craie sur sa porte Je reviendrai jamais »
Céline, Mort à Crédit, 1936

Chez les humains (nous), la guerre est apparue en même temps que l’agriculture. Tant que les gens étaient nomades, ils se déplaçaient au gré de leur subsistance, et le sol n’était pas un bien que l’on se disputait en tant que tel. A partir du moment où il fallut rester au même endroit pour récolter le fruit de son travail, il fallut le défendre. Selon les plus émérites penseurs européens, il y eut à ce moment des gens pour se spécialiser dans la défense : s’armer, et négocier par l’impôt la protection des récoltes. L’Etat serait né ainsi. L’Etat, c’est la guerre pour défendre un sol ; l’Etat est donc un ensemble de frontières, à l’intérieur desquelles un ordre armé assure la sécurité des biens et surtout, la levée des lové. Sur l’ensemble de ce territoire, on peut mettre des drapeaux pour que le marché passé soit bien clair. On peut imposer des papiers, pour que les gens ne se mettent pas trop en tête de voir du pays. Enfin, on peut imposer une langue hégémonique, de façon à harmoniser les échanges.

Mais comme l’ont montré d’illustres penseurs européens, l’Etat représente les intérêts de ses éléments dominants : ceux qui se garantissent la plus belle part de la récolte ou de la thune. Et dès lors la langue apprise par les gadjis et gadjos des écoles est bien celle d’une domination, tout comme le drapeau du fond de la classe. Ce que fait Céline le premier, c’est de rendre à l’écrit ce que l’oral a inventé hors de lui, les mots des gens.

 

« Oh ! là là ! »
Arthur Rimbaud, « Ma Bohême », 1870.

Arthur Rimbaud, on le sait, était un fugueur invétéré. Au moment de sa première fugue, la France a décidé d’aller conquérir la Prusse (ce qui s’avéra d’ailleurs assez vite une fort mauvaise idée, menant à l’abattage 140 000 jeunes gens). Rimbaud monte dans le train à Charleville, qu’il abhorre. Mais comme beaucoup de gens tous les jours, à peine arrivé à la capitale, il se fait contrôler en situation irrégulière à la Gare du Nord à Paris. Il est enfermé en prison, puis ramené chez lui entre deux gendarmes. Il repart peu après. Il repartira toute sa vie. Et les gendarmes aussi, il les fréquentera souvent (non content d’être fugueur et de sécher l’école, il a en plus le mauvais goût de régler ses passions homosexuelles comme des duels, à coups de pistolet). On ne fait pas ça en pleine union sacrée (c’est un autre mot pour dire la guerre), et on se chargea de le lui rappeler.

Malheureusement pour l’Etat, c’était un immense poète, et il devint une icône. Lui qui ne revendiquait rien d’autre que d’être un bohémien, un gitan des grands chemins, lui qui se moquait du bon goût en écrivant « Oh ! là là ! » dans ses sonnets, il est aujourd’hui célébré à tous les coins de rue de la ville natale qu’il détestait, la palme revenant sans doute à l’incubateur de start-up « Rimbaud-Tech », sis près de la gare. On te vous l’a sédentarisé dare-dare, le Rimbaud.

 

Prussiens ! vous fuirez, battant la retraite devant nos drapeaux !
Chanson, 1870

En ce jour d’hiver, les représentants du peuple (nous) sont réunis au stade Dugauguez de Sedan. Il y a bien cinq-cents personnes. On est là pour décider de la suite. De l’avenir. Lequel n’est pas brillant pour la bicrave : les Ardennes font partie des territoires déshérités de ce début de XXIe siècle. L’industrie est partie, le commerce l’a suivie. Et puis l’histoire s’est chargée de rayer de la carte du futur ces bois glacés : à Sedan, « on » a perdu dans les grandes largeurs. Mais c’est justement ce qui réunit aujourd’hui les représentants du peuple (nous) : ils voudraient changer de chanson. Ils voudraient « mettre tout le territoire en mode production de contenu ». Ils envisagent d’éditer une « brochure de séduction », réfléchissent à la meilleure « gouvernance pour un écosystème de croissance ». « On est sur de l’humain », conclut, triomphante, la représentante de la région Grand-Est.

Le taux de chômage de la ville est arrivé récemment à 30%. Chez les jeunes, il grimpe à plus de 40% et dépasse même 50 pour les jeunes femmes. La moitié des adultes n’a aucun diplôme. La ville a perdu un quart de ses habitants depuis 1990. C’est aussi ça, les registres de langue : des façons de présenter le réel en fonction des intérêts de celui qui parle. A midi, les représentants du peuple (nous) s’entre-congratulent devant un buffet estampillé terroir.

 

« Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan. »
Président de la République, Le Point, 1er février 2019

Et alors on comprend mieux quelque chose. Comme l’Etat a perdu contre le boxeur, l’Etat l’appelle le « boxeur gitan ». C’est mieux : il est tout de suite remis à sa place extérieure à la patrie, la nation ou quelque soit le mot qu’on donne à l’Etat pour lui donner une saveur plus douce. Il est renvoyé au peuple des fugueurs, des bohémiens, des nomades que l’Etat a sédentarisés depuis 6000 ans. Hop, et aux autres les drapeaux.

Outre le fait que le boxeur n’est pas gitan mais français, et fonctionnaire, il est frappant à l’écouter qu’il parle français. On ne sait toujours pas ce que devraient être les mots d’un boxeur gitan. Personne n’a fait d’étude sur cet hypothétique lexique. Mais les mots gitans, on en connaît beaucoup. Et ce qu’ignore manifestement le président de la République représentant du peuple (nous), c’est que les films de boxe et les romans où la langue est travaillée par le dehors tiennent beaucoup plus longtemps que les élus, et même que les Etats. Lesquels peuvent bien, avec leurs drapeaux et leur bon usage, aller criave leurs moulos.

 

 

Mouvement n°100, mars 2019

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