Rallumer les feux

Tu parles mal, mais contrairement au patrimoine, tu es ignifuge. Et tu sais danser.

 

IMG_20180716_130926.jpg

(c) ft

 

« ‘On a eu chaud.’ Jean-Michel, gargouille à Notre-Dame depuis 1244 »
Mème, 2019

Ça a drôlement brûlé. Whouf. Un champignon jaune dans le ciel, visible de toute la ville. La nuit, rougeoyant. Et de près, brasier énorme. C’est ça le feu : ça brûle. Puis quand ça s’attaque à la charpente, alors là ça s’écroule carrément. Et on avait tous la bouche ouverte, parce que le feu, depuis le premier matin du monde, c’est la stupeur et l’ahurissement.

Bien sûr, c’était la cathédrale de Paris. Bien sûr, c’était le lundi de la Semaine sainte qui, dans le catholicisme, ouvre la marche vers Pâques, fête du pardon. Et bien sûr, pour tous les Panamiens et Panamiennes, c’était un de ces monuments qui nous regarde nous agiter avec la tranquille assurance des siècles, qui en a vu d’autres, qui en verra d’autres. C’était plus encore pour chacun, pour le parvis devant, le parc derrière, pour les souvenirs et toutes les fois où on est passé devant sans prendre le temps de la regarder, et c’était triste.

 

 

Aux portes, aux fenêtres, aux lucarnes, sur les toits, fourmillaient des milliers de bonnes figures, regardant la cohue, et n’en demandant pas davantage ; car bien des gens se contentent du spectacle des spectateurs.
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, 1830

Notre-Dame de Paris s’ouvre avec les cloches de la cathédrale, « à toute volée », avec leur son inarticulé et assourdissant, qui annonce, le jour des Rois, la fête des fous. Le roman, avant tout personnage, présente cela : ce moment où le peuple se révèle dans le joyeux mélange des rois et des fous, et où, à cette occasion, il se contemple pour une fois lui-même. Et si Notre-Dame en est le symbole, c’est parce que ses gargouilles et ses rosaces célèbrent ce mélange qui permet au peuple d’exister, avec son vocabulaire hirsute – car dans toute la suite de ce premier chapitre, les cloches laissent place aux dialogues chamarrés des étudiants, des marchands, des poètes et des gueux.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous avons tous participé à l’avalanche des mèmes et des émojis tête en bas, yeux en spirale, comme autant de gargouilles numériques : parce que ce qu’on regardait ensemble, c’était le spectacle de nous-mêmes, ahuris et communiant dans cet ahurissement.

 

« Les riches donnent plus volontiers de l’argent pour Notre-Dame que pour les pauvres parce que les pauvres, on a beau tourner la question dans tous les sens, ce ne sont pas leurs valeurs. »
Mathieu Lindon, « Elle nous enterrera tous », Libération, 20 avril 2019

Mais on ne vit pas dans un chef-d’œuvre de la littérature romantique. Il a fallu tout de suite que ceux qui croient parler mieux que les autres reprennent la parole – pour parler de ce qui les préoccupe semble-t-il exclusivement : le fric. Adieu les émojis, on passe aux euros. Ceux qui n’en ont pas, qu’ils se taisent. Le monument capturé à coups de gros chèques exemptés d’impôts, et fin du spectacle de nous-mêmes.

C’est injuste, mais prévisible. Ce n’est pas pour rien que le mot patrimoine désigne à la fois ce que consignent les notaires et les splendeurs du passé. Ce que disent les chèques de nos Pinault, Arnaud et autres esthètes bienfaiteurs du dimanche, c’est que le monument, par défaut, leur appartient. Jean-Michel la gargouille et les émojis gueule ouverte, ce n’est pas ce qu’il y a à en dire.

Cela existe-t-il, des monuments du peuple (nous) ? Des monuments qui mettent en lumière, en spectacle, cette horde de bonshommes et bonnes femmes insignifiantes (inarticulés) que nous sommes à travers les siècles, avec nos parlures hors grammaire, nos émojis hors patrimoine, nos blagues de comptoir ?

 

« Aujourd’hui n’est que le cadet d’hier. Allez ! Mettez ça dans vout’journiau. Est-ce que nous sommes affranchis ? Que ce soit pour un seigneur ou pour l’impôt qui nous prend le plus clair de nos labeur, faut toujours dépenser not’vie en sueur. »
Balzac, Les paysans, 1855

A Paris, un monument fut érigé explicitement pour le peuple : l’Arc de triomphe de l’Etoile, réponse à la promesse faite par Napoléon 1er à ses soldats, appelés symptomatiquement les grognards, au lendemain d’Austerlitz : « Vous ne rentrerez dans vos foyers que sous des arcs de triomphe. » C’est aimable ; mais il faut dire que parmi eux plus d’un million ne rentrèrent pas du tout. Le peuple a des monuments quand il accepte de crever, et même un siècle après on lui ajoute une flamme, soldat inconnu, « poilu » cette fois, bien silencieux en tout cas ; pas un feu mais une flamme toute tranquille. Que le peuple soit représenté, mais une fois mort. C’est plus esthétique quand il se la ferme. Comme le feu, il est plus mignon dans les cheminées bourgeoises que sur les charpentes gothiques.

Balzac, le premier romancier à tenter de refléter les patois et accents populaires dans ses œuvres, est bien embarrassé avec la plèbe. Dans Les paysans, il campe ces gargouilles humaines que sont les grognards rentrés au pays après la chute de l’Empire, toujours sous le joug de la misère ; et si l’écrivain affirme prendre le parti des propriétaires fonciers, il n’arrivera pas à finir son texte, repris jusqu’à sa mort et demeuré inachevé. Peut-être parce que ses principes monarchistes se heurtaient à une réalité plus complexe, à présent qu’il lui avait donné la parole ?

Parfois le peuple vivant tout de même se rebiffe. En décembre dernier, lors de l’acte III des gilets jaunes (qui, disent ceux qui croient bien parler, n’ont pas de propos, seulement de la grogne), la foule revint passer sous l’arc. La presse s’offusque de ce que les manifestants ont détruit l’allégorie de Marianne. Toujours aucun sens du symbole, décidément, la plèbe. Après vérification, il s’agissait d’un moulage du visage du Génie de la Guerre. Pas de propos, vraiment ?

 

 

« Je me promène dans les beaux quartiers avec le seum qui fait peur aux riches »
PNL, Au DD, 2019

L’arc de triomphe, désormais, interdiction de s’en approcher sauf contre-ordre. Ça commence à bien faire. Car l’enjeu est peut-être celui-ci, pour les détenteurs de la grammaire et des euros : choisir la représentation du peuple. En gilet jaune, ça ne va pas ; en « grand débat », ça va. En manifestation, c’est à éborgner ; en prière autour de Notre-Dame, c’est à photographier. Ne pas retomber dans le piège de Balzac : ne pas lui donner la parole, sinon au bout d’un moment on finirait par avoir des scrupules à optimiser le patrimoine. Donc pour le confort de tous les détenteurs d’euros, disons que le peuple est muet, ou alors montrons-le dangereux.

Pourtant l’Arc de triomphe est repassé sur les écrans, très récemment, avec cohue et torrents d’émojis contents : lorsque les deux frères de PNL ont décidé, à leur tour, de remonter les Champs-Elysées jusqu’au monument, en bus à impériale, pour fêter la sortie de leur nouvel album. Les deux frères sont des ex-mineurs délinquants, enfants des grands ensembles, rappeurs. Autant dire qu’ils rentrent totalement dans la catégorie « grognards » ; et la presse d’ailleurs rattacha leur virée parisienne au football, pas aux Gilets jaunes – un propos ? vous plaisantez. Mais PNL n’est pas dupe : il y a longtemps déjà la chanson Tu sais pas annonçait « Fuck vos interviews, j’aurais pu passer dans vos reportages de chiens ». Mettez ça dans vout’journiau.

 

 

« La psychose autour du rock atteignit son apogée le 22 juin 1963, avec la « Nuit de la Nation », spectacle gratuit organisé par Salut les copains et qui accueillit près de 150 000 spectateurs venus entendre Johnny Hallyday, […] Pour une partie de la presse, ce n’était plus « Salut les copains » mais « Salut les voyous » »
Florence Tamagne, « La “Nuit de la Nation” : culture jeune, rock’n’roll et panique morale dans la France des années 1960 », Criminocorpus

Eh oui, le rap, c’est vulgaire, plein de gros mots, et de fautes de français. C’est à peine de la musique, ou alors pas de la vraie musique. Disons-le : de la musique de nègres. Le nègre n’ayant pas besoin d’être noir, mais simplement de parler en petit-nègre, d’avoir peu d’euros ou alors des euros de mauvais goût, un look qui ne ressemble pas à celui de M. Arnault, et partant, de n’avoir aucun propos (il grogne).

Ça marche avec le rap, ça a marché avec le rock. Comme PNL passant par Instagram pour inviter sur les Champs, la Nuit de la Nation de juin 1963 n’avait été annoncée que sur les ondes d’Europe 1, lors de l’émission de Salut les copains. Et, d’ailleurs, c’était aussi près d’un monument, plus discret mais non moins significatif : la Nation. Carrément. Mais ce n’était pas de la musique, et les jeunes gens qui étaient là n’étaient pas des citoyens mais des « yéyés » (ce fut la nuit de naissance du terme), autant vous dire qu’on repassera pour le langage articulé. Et ces jeunes gens, d’ailleurs, au terme de la panique qui prit la presse devant cette foule, furent tous rhabillés en blousons noirs.

L’historienne Ludivine Bantigny a montré comment la presse avait fabriqué cette identité à l’aube des années 1960, et comment le blouson noir était devenu le symbole de rebelles sans cause, d’enfants sortis de l’autorité paternelle, violents et apolitiques. Pas besoin d’être noir, un blouson suffit. A défaut, un gilet fera bien l’affaire.

 

« Laissez-nous twister »
Chanson d’ouverture du concert Johnny Hallyday le 22 juin 1963

En vrai, personne n’est dupe, parmi les grognards. Nous savons bien que nous sommes un spectacle à manipuler parmi d’autres. Et nous savons bien que ce spectacle est bien plus aisément manipulable quand nous sommes figés pour l’éternité – confer notre Président du Bullshit, lors des obsèques du même Johnny Halliday, un an avant les Gilets Jaunes, le célébrant comme « une part de la France », même si, s’empressa-t-il d’ajouter, « il ne savait pas vraiment exprimer ce qu’il vivait ». Normal, vu son blouson.

Mais tant pis. Quand il monta sur la scène en 1963, Johnny entonna Laissez-nous twister. Et à l’autre bout de sa carrière, estampillé star des beaufs, il beuglait encore « Je veux la fête et les rires / Je veux la foule en délire » dans Allumer le feu. Lointain souvenir de la fête des fous le jour des rois, vœu de splendide cohue ? Allez ; faisons de la politique de grognards, de poilus, de yéyés ou de wesh. Regardons-nous danser dans les flammes de nos sueurs. Voilà un spectacle pour nous autres gargouilles, inélégantes et sans propos politique depuis 1244. On a eu chaud, mais on n’a pas fini de twister.

 

[Mouvement #101, mai 2019]

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s