Comètes et catastrophes

Lorsque le poète montre la lune, l’analyste regarde son doigt.

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Les courbes des taux des obligations américaines et britanniques sont désormais inversées. […] Cette inversion des courbes est analysée comme un chat noir par le monde financier. Beaucoup y voient les signes annonciateurs d’une récession imminente.
Mediapart, « Economie, marchés, monnaies: ce mois d’août où le monde change sous nos yeux », 17 août 2019.

Les financiers lèvent la tête et voient des signes annonciateurs. Dans leurs vastes open-spaces éclairés tard la nuit, devant leurs ordinateurs connectés reliés en permanence à de secrets serveurs autour du monde, les traders discernent des courbes, et les courbes leur parlent. Les courbes forment un dessin nouveau, de mauvais aloi. Les traders s’alarment. Alors « les marchés » frémissent et tremblent. Rien de sensible à la panique comme un conglomérat d’analystes financiers, semble-t-il. Ca se met à vendre à perte, ça achète sans savoir quoi ni pourquoi. Ça a quelque chose de feutré et pourtant, sous ses airs de maîtrise du monde, ça se prépare à la catastrophe.

A quoi tient donc le sens de ce monde ? La mathématique qui nous dirige dessine des motifs qui semblent lui être propres, à partir de taux fixés par des paramètres fluctuants dans les secrets serveurs. C’est de l’arithmétique et finalement, cela paraît aussi aléatoire et lourd de sens à saisir que les comètes qui parfois trouent quelques secondes le noir de la nuit, et dont les bonnes gens depuis des siècles s’inquiètent.

 

Quelque chose se prépare. C’est en rapport avec ce nombre. Il y a une réponse dans ce nombre.
Daren Aronofsky, Pi, 1999

Max Cohen, le héros du premier long-métrage de Daren Aronofsky, en est convaincu : le chaos du monde est en réalité un ordre supérieur. A l’instar de Galilée, qu’il cite, il pense que la nature est traduisible en termes mathématiques. Et comme l’économie mondiale est pour lui un vaste organisme, elle doit aussi être résumable en une structure qu’il s’agit simplement de découvrir. Il fabrique un ordinateur géant. Il analyse des suites numériques complexes. Il cherche sans relâche et croit trouver. Pi est davantage un film sur la paranoïa que sur la haute finance. Pour autant, la quête de Max Cohen séduit aussi bien un groupe de kabbalistes newyorkais, qui croient pouvoir convertir la Torah en une suite de chiffres, que des financiers de Wall Street, qui le prennent en chasse de peur qu’il livre un secret qui leur échappe.

Contrairement à d’autres types de psychose, la paranoïa n’implique pas la perte de logique ; au contraire, elle s’y appuie pour construire un sens rigoureux à des éléments qui en sont dépourvus. Et c’est sans doute pourquoi la paranoïa séduit. Nous tous, comme les traders dans leurs bureaux fébriles, nous aimerions percer à jour le mystère de cet univers complexe et immense qui s’ordonne autour de nous, qui nous prépare des catastrophes, et dans lequel nous sommes poussière. Parce que nous redoutons l’avenir, nous croyons pouvoir le deviner.

 

Quel visage avenir caches-tu sous ton masque
Et ce peuple le soir qui vient s’asseoir ici
Y retrouvera-t-il nos soleils obscurcis
Cette amère beauté dont nous eûmes souci
Les vers écrits au bord des vasques
Louis Aragon, Le Fou d’Elsa, 1956

Le bocage a des allures de causse. Le ciel sans nuage ne réjouit plus, il inquiète. Les informations que la radio diffuse ne valent pas mieux. L’avenir pourtant n’empêche pas le présent, ses occupations mineures, son lot de joies et de peines, ses rires. Des enfants naissent, la sieste s’impose, il faut arroser les plantes. Lorsque tombe le jour, sur la place, des disc-jockeys déroulent blasés et contents leurs playlists faciles. Les cœurs battent la chamade de la danse et du chaud et du vin, et de peut-être autre chose aussi ; ce sont des cœurs adolescents blottis dans des corps de tous âges. En rentrant on lève la tête dans la nuit tiède, et on cherche des constellations.

Dans Le fou d’Elsa, Louis Aragon imagine, à la veille de la prise de Grenade par les Rois catholiques en 1492, un personnage qui sait l’avenir – un amour et une chute, celle de sa civilisation. Parmi les Andalous insoucieux du massacre à venir, il chante cet amour futur en même temps que la fin du monde. On l’appelle le Medjnoûn, le fou ; mais comme on s’en doute, c’est plutôt un double fictif du poète lui-même, qui maîtrise aussi bien l’harmonie du vers libre que celle des strophes de la poésie arabe médiévale. Et c’est au regard de cet avenir cauchemardesque et magnifique qu’il évoque, sur cinq cents pages, la vie andalouse, ses conciliabules, ses danses et ses jardins. Tout un présent comme suspendu au bord d’un gouffre, et d’autant plus beau qu’il feint de l’ignorer.

 

Le livre de l’Univers est écrit en langue mathématique.
Galilée, L’essayeur, 1623

Galilée a été retenu par l’histoire comme l’homme qui s’était dressé contre les superstitions religieuses. Pourtant, ses premiers ennuis avec l’Eglise ne viennent pas de ses observations astronomiques mais de l’idée, qu’il défendra toute sa vie, selon laquelle les astres ont une influence sur le tempérament des hommes, et partant, sur le cours de l’histoire humaine. Galilée croit à ce qu’on appelle à présent l’astrologie, et qui pour lui ne se sépare pas de l’astronomie. C’est une même harmonie mathématique, qui repose sur le nombre d’or, sur pi, sur les chiffres comme langage supérieur reflétant la perfection de la création.

Si Galilée connaissait l’astrologie, c’est parce que les Arabes, en Andalousie, avaient redonné à l’Europe l’accès aux théorèmes et aux prophéties perdues de l’Antiquité grecque, passées en Perse à la chute de l’Empire romain, mélangées là aux méthodes divinatoires chaldéennes et zoroastriennes, puis emportées dans leur conquête par les cavaliers musulmans. Il a fallu l’obstination positiviste des Lumières et du XIXe siècle pour vaincre en Europe la croyance que les astres, tournant autour de nous, construisaient à notre vie un sens.

 

Astronomie: Belle science. N’est utile que pour la marine. A ce propos, rire de l’astrologie.
Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, 1882

Au XIXe siècle, c’est la science « dure » qui s’impose, avec sa vision d’un sens nouveau à cette humanité erratique : le progrès, appuyé sur des technologies nouvelles. Chemin de fer, télégraphe, électricité, fondés sur des connaissances mathématiques de plus en plus poussées, vont changer la face du monde. Mais pour ce faire, ils nécessitent beaucoup d’argent, et le siècle des sciences est aussi le siècle des bourses et de la spéculation. L’ère industrielle forge le dogme nouveau du sens intrinsèque du progrès de la civilisation, elle-même vue comme un ensemble de techniques. De ce monde, le cours des astres est absent. Il n’a plus rien à nous apprendre, pensent les hommes. Ce qu’il faut, ce sont de rigoureux calculs, pour inventer les machines et pour compter les capitaux. L’harmonie est toujours mathématique, mais elle ne lève plus les yeux vers le ciel.

 

Le cerveau, plein à craquer de machines, pourra-t-il encore garantir l’existence du mince ruisselet de rêve et d’évasion ?
René Char, Feuillets d’Hypnos, 1944

Les mp3 du DJ sont des séquences de chiffres. Nos vacances sont rendues possibles par l’énergie nucléaire et le moteur à explosion. Même la canicule, nous la devons aux gaz à effet de serre que depuis maintenant deux siècles nous produisons sans relâche. Nous vivons dans le monde du progrès. Il s’avère que ce progrès n’a pas supprimé l’inquiétude ni les augures. La fin du monde va avoir lieu, et c’est notre présent qui la prépare.

Dès la fin du XIXe siècle, les marchés financiers se sont révélés bien plus capricieux que ne voulaient le croire les boursicoteurs. La spéculation, cette pseudoscience divinatoire, a immédiatement engendré des crises et des krachs. Les experts qui en parlent d’un ton docte se moquent autant de nous que le dernier des charlatans, en vérité : pas plus que les autres humains ils ne sont capable de prédire les effets qui suivront les causes. A part le Medjnoûn, personne n’en est capable.

Dans le même temps du XXe siècle dont nous payons aujourd’hui la progressiste addition, l’astrologie est devenue une passion mondiale. Il y eut même un homme, Gustave-Lambert Brahy, pour fonder en 1932, trois ans après la grande catastrophe capitaliste de Wall Street, l’astrologie boursière. Il vivra d’ailleurs toute sa vie des recettes de ses prédictions sur les marchés, tant en Europe qu’en Amérique, et la discipline existe toujours.

 

 

Tous les mots que j’avais à dire se sont changés en étoiles […]
Et j’espérais la fin du monde
Apollinaire, Alcools, 1909

La banque, comme stock d’argent que l’on peut prêter et échanger, est née à Delphes, en Grèce antique. En effet, de tout le pays venaient des humains consulter l’oracle d’Apollon, qui y parlait par la bouche de la Pythie: les offrandes et les sacrifices, parce qu’ils impliquaient des dépenses, firent qu’une grande quantité d’argent transitait par cette ville. Alors, près du temple à Apollon, se spécialisa un lieu pour garantir des stocks de monnaies, puis pour les y changer, car chaque cité grecque avait la sienne : on y inventa la banque. Pendant ce temps, la Pythie parlait une langue qui tenait de la poésie et du chant ; elle traduisait pour les humains erratiques les annonces d’Apollon, dieu de l’astre solaire et devin parmi tous.

Il y a trente siècles déjà, dans cette ville montagneuse, la divination et la monnaie était liées – et liées, ensemble, à quelque chose de plus: Apollon, c’est le dieu de l’harmonie, de l’équilibre et de la symétrie, c’est aussi celui de la lyre et de la musique. L’oracle, incarnation de notre éternelle inquiétude, se trouvait placé au croisement de l’avenir et de la beauté.

Les étoiles nous murmurent des choses que seuls quelques poètes et fous peuvent traduire en mots humains. Catastrophe ou splendeur à venir, nous l’ignorons ; qu’importe, ce sera toujours un peu des deux et ça n’empêchera jamais le soleil de se lever. Il y aura aussi toujours des gens pour, face à ce mystère, se mettre à négocier des taux de change. Mais peut-être vaut seul ce moment où, oublieux des courbes qui s’inversent, nous admirons, sans la comprendre, la course compliquée des étoiles.

 

 

[Mouvement #102, septembre 2019]

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Rallumer les feux

Tu parles mal, mais contrairement au patrimoine, tu es ignifuge. Et tu sais danser.

 

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« ‘On a eu chaud.’ Jean-Michel, gargouille à Notre-Dame depuis 1244 »
Mème, 2019

Ça a drôlement brûlé. Whouf. Un champignon jaune dans le ciel, visible de toute la ville. La nuit, rougeoyant. Et de près, brasier énorme. C’est ça le feu : ça brûle. Puis quand ça s’attaque à la charpente, alors là ça s’écroule carrément. Et on avait tous la bouche ouverte, parce que le feu, depuis le premier matin du monde, c’est la stupeur et l’ahurissement.

Bien sûr, c’était la cathédrale de Paris. Bien sûr, c’était le lundi de la Semaine sainte qui, dans le catholicisme, ouvre la marche vers Pâques, fête du pardon. Et bien sûr, pour tous les Panamiens et Panamiennes, c’était un de ces monuments qui nous regarde nous agiter avec la tranquille assurance des siècles, qui en a vu d’autres, qui en verra d’autres. C’était plus encore pour chacun, pour le parvis devant, le parc derrière, pour les souvenirs et toutes les fois où on est passé devant sans prendre le temps de la regarder, et c’était triste.

 

 

Aux portes, aux fenêtres, aux lucarnes, sur les toits, fourmillaient des milliers de bonnes figures, regardant la cohue, et n’en demandant pas davantage ; car bien des gens se contentent du spectacle des spectateurs.
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, 1830

Notre-Dame de Paris s’ouvre avec les cloches de la cathédrale, « à toute volée », avec leur son inarticulé et assourdissant, qui annonce, le jour des Rois, la fête des fous. Le roman, avant tout personnage, présente cela : ce moment où le peuple se révèle dans le joyeux mélange des rois et des fous, et où, à cette occasion, il se contemple pour une fois lui-même. Et si Notre-Dame en est le symbole, c’est parce que ses gargouilles et ses rosaces célèbrent ce mélange qui permet au peuple d’exister, avec son vocabulaire hirsute – car dans toute la suite de ce premier chapitre, les cloches laissent place aux dialogues chamarrés des étudiants, des marchands, des poètes et des gueux.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous avons tous participé à l’avalanche des mèmes et des émojis tête en bas, yeux en spirale, comme autant de gargouilles numériques : parce que ce qu’on regardait ensemble, c’était le spectacle de nous-mêmes, ahuris et communiant dans cet ahurissement.

 

« Les riches donnent plus volontiers de l’argent pour Notre-Dame que pour les pauvres parce que les pauvres, on a beau tourner la question dans tous les sens, ce ne sont pas leurs valeurs. »
Mathieu Lindon, « Elle nous enterrera tous », Libération, 20 avril 2019

Mais on ne vit pas dans un chef-d’œuvre de la littérature romantique. Il a fallu tout de suite que ceux qui croient parler mieux que les autres reprennent la parole – pour parler de ce qui les préoccupe semble-t-il exclusivement : le fric. Adieu les émojis, on passe aux euros. Ceux qui n’en ont pas, qu’ils se taisent. Le monument capturé à coups de gros chèques exemptés d’impôts, et fin du spectacle de nous-mêmes.

C’est injuste, mais prévisible. Ce n’est pas pour rien que le mot patrimoine désigne à la fois ce que consignent les notaires et les splendeurs du passé. Ce que disent les chèques de nos Pinault, Arnaud et autres esthètes bienfaiteurs du dimanche, c’est que le monument, par défaut, leur appartient. Jean-Michel la gargouille et les émojis gueule ouverte, ce n’est pas ce qu’il y a à en dire.

Cela existe-t-il, des monuments du peuple (nous) ? Des monuments qui mettent en lumière, en spectacle, cette horde de bonshommes et bonnes femmes insignifiantes (inarticulés) que nous sommes à travers les siècles, avec nos parlures hors grammaire, nos émojis hors patrimoine, nos blagues de comptoir ?

 

« Aujourd’hui n’est que le cadet d’hier. Allez ! Mettez ça dans vout’journiau. Est-ce que nous sommes affranchis ? Que ce soit pour un seigneur ou pour l’impôt qui nous prend le plus clair de nos labeur, faut toujours dépenser not’vie en sueur. »
Balzac, Les paysans, 1855

A Paris, un monument fut érigé explicitement pour le peuple : l’Arc de triomphe de l’Etoile, réponse à la promesse faite par Napoléon 1er à ses soldats, appelés symptomatiquement les grognards, au lendemain d’Austerlitz : « Vous ne rentrerez dans vos foyers que sous des arcs de triomphe. » C’est aimable ; mais il faut dire que parmi eux plus d’un million ne rentrèrent pas du tout. Le peuple a des monuments quand il accepte de crever, et même un siècle après on lui ajoute une flamme, soldat inconnu, « poilu » cette fois, bien silencieux en tout cas ; pas un feu mais une flamme toute tranquille. Que le peuple soit représenté, mais une fois mort. C’est plus esthétique quand il se la ferme. Comme le feu, il est plus mignon dans les cheminées bourgeoises que sur les charpentes gothiques.

Balzac, le premier romancier à tenter de refléter les patois et accents populaires dans ses œuvres, est bien embarrassé avec la plèbe. Dans Les paysans, il campe ces gargouilles humaines que sont les grognards rentrés au pays après la chute de l’Empire, toujours sous le joug de la misère ; et si l’écrivain affirme prendre le parti des propriétaires fonciers, il n’arrivera pas à finir son texte, repris jusqu’à sa mort et demeuré inachevé. Peut-être parce que ses principes monarchistes se heurtaient à une réalité plus complexe, à présent qu’il lui avait donné la parole ?

Parfois le peuple vivant tout de même se rebiffe. En décembre dernier, lors de l’acte III des gilets jaunes (qui, disent ceux qui croient bien parler, n’ont pas de propos, seulement de la grogne), la foule revint passer sous l’arc. La presse s’offusque de ce que les manifestants ont détruit l’allégorie de Marianne. Toujours aucun sens du symbole, décidément, la plèbe. Après vérification, il s’agissait d’un moulage du visage du Génie de la Guerre. Pas de propos, vraiment ?

 

 

« Je me promène dans les beaux quartiers avec le seum qui fait peur aux riches »
PNL, Au DD, 2019

L’arc de triomphe, désormais, interdiction de s’en approcher sauf contre-ordre. Ça commence à bien faire. Car l’enjeu est peut-être celui-ci, pour les détenteurs de la grammaire et des euros : choisir la représentation du peuple. En gilet jaune, ça ne va pas ; en « grand débat », ça va. En manifestation, c’est à éborgner ; en prière autour de Notre-Dame, c’est à photographier. Ne pas retomber dans le piège de Balzac : ne pas lui donner la parole, sinon au bout d’un moment on finirait par avoir des scrupules à optimiser le patrimoine. Donc pour le confort de tous les détenteurs d’euros, disons que le peuple est muet, ou alors montrons-le dangereux.

Pourtant l’Arc de triomphe est repassé sur les écrans, très récemment, avec cohue et torrents d’émojis contents : lorsque les deux frères de PNL ont décidé, à leur tour, de remonter les Champs-Elysées jusqu’au monument, en bus à impériale, pour fêter la sortie de leur nouvel album. Les deux frères sont des ex-mineurs délinquants, enfants des grands ensembles, rappeurs. Autant dire qu’ils rentrent totalement dans la catégorie « grognards » ; et la presse d’ailleurs rattacha leur virée parisienne au football, pas aux Gilets jaunes – un propos ? vous plaisantez. Mais PNL n’est pas dupe : il y a longtemps déjà la chanson Tu sais pas annonçait « Fuck vos interviews, j’aurais pu passer dans vos reportages de chiens ». Mettez ça dans vout’journiau.

 

 

« La psychose autour du rock atteignit son apogée le 22 juin 1963, avec la « Nuit de la Nation », spectacle gratuit organisé par Salut les copains et qui accueillit près de 150 000 spectateurs venus entendre Johnny Hallyday, […] Pour une partie de la presse, ce n’était plus « Salut les copains » mais « Salut les voyous » »
Florence Tamagne, « La “Nuit de la Nation” : culture jeune, rock’n’roll et panique morale dans la France des années 1960 », Criminocorpus

Eh oui, le rap, c’est vulgaire, plein de gros mots, et de fautes de français. C’est à peine de la musique, ou alors pas de la vraie musique. Disons-le : de la musique de nègres. Le nègre n’ayant pas besoin d’être noir, mais simplement de parler en petit-nègre, d’avoir peu d’euros ou alors des euros de mauvais goût, un look qui ne ressemble pas à celui de M. Arnault, et partant, de n’avoir aucun propos (il grogne).

Ça marche avec le rap, ça a marché avec le rock. Comme PNL passant par Instagram pour inviter sur les Champs, la Nuit de la Nation de juin 1963 n’avait été annoncée que sur les ondes d’Europe 1, lors de l’émission de Salut les copains. Et, d’ailleurs, c’était aussi près d’un monument, plus discret mais non moins significatif : la Nation. Carrément. Mais ce n’était pas de la musique, et les jeunes gens qui étaient là n’étaient pas des citoyens mais des « yéyés » (ce fut la nuit de naissance du terme), autant vous dire qu’on repassera pour le langage articulé. Et ces jeunes gens, d’ailleurs, au terme de la panique qui prit la presse devant cette foule, furent tous rhabillés en blousons noirs.

L’historienne Ludivine Bantigny a montré comment la presse avait fabriqué cette identité à l’aube des années 1960, et comment le blouson noir était devenu le symbole de rebelles sans cause, d’enfants sortis de l’autorité paternelle, violents et apolitiques. Pas besoin d’être noir, un blouson suffit. A défaut, un gilet fera bien l’affaire.

 

« Laissez-nous twister »
Chanson d’ouverture du concert Johnny Hallyday le 22 juin 1963

En vrai, personne n’est dupe, parmi les grognards. Nous savons bien que nous sommes un spectacle à manipuler parmi d’autres. Et nous savons bien que ce spectacle est bien plus aisément manipulable quand nous sommes figés pour l’éternité – confer notre Président du Bullshit, lors des obsèques du même Johnny Halliday, un an avant les Gilets Jaunes, le célébrant comme « une part de la France », même si, s’empressa-t-il d’ajouter, « il ne savait pas vraiment exprimer ce qu’il vivait ». Normal, vu son blouson.

Mais tant pis. Quand il monta sur la scène en 1963, Johnny entonna Laissez-nous twister. Et à l’autre bout de sa carrière, estampillé star des beaufs, il beuglait encore « Je veux la fête et les rires / Je veux la foule en délire » dans Allumer le feu. Lointain souvenir de la fête des fous le jour des rois, vœu de splendide cohue ? Allez ; faisons de la politique de grognards, de poilus, de yéyés ou de wesh. Regardons-nous danser dans les flammes de nos sueurs. Voilà un spectacle pour nous autres gargouilles, inélégantes et sans propos politique depuis 1244. On a eu chaud, mais on n’a pas fini de twister.

 

[Mouvement #101, mai 2019]

Dab, soigne ton jab

Si l’exercice de l’Etat était un match de boxe, cela faciliterait les cours de langue.

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« Le boxeur, la vidéo qu’il a faite avant de se rendre […] Ça se voit !
Président de la République française, le Point, 1er février 2019.

Le boxeur a fait un film. Un film de boxe. Le film de boxe a ses codes : il y a la concentration, les traîtrises, l’entraînement, le combat. Il a ses valeurs : l’ascèse, le courage, la maîtrise du corps. Il a ses fonctions, aussi, au premier rang desquelles la catharsis, celle qui purge du mal, celle qui donne aussi l’énergie de continuer à vivre. C’est De Niro en Raging Bull, exorcisant son mal dans une paire de gants. Enfin il a son propos : triompher par l’effort de la tragédie de l’existence – souvent, une tragédie sociale. C’est Stallone boxant les carcasses écorchées dans l’abattoir des faubourgs de Philadelphie, destin de bête d’abattage qu’on repousse à coups de poings.

Le boxeur a fait, en une minute trente, un parfait film de boxe. Il a renvoyé aux riches en flashball ce que les pauvres en lunettes de piscine ne pouvaient leur rendre eux-mêmes. Et à nous tous qui du fond du canapé ou du PMU ne sommes pas seulement spectateurs, mais unanimement et pour ainsi dire par essence du côté des seconds, que nous soutenons sans faille à plus de 70% – le peuple, 70, l’Etat : 30 – il nous a donné en cadeau sa chorégraphie, sa précision, l’élégance de son jeu.

Tout ce qui était règlement de comptes, coups de pression, conciliabules, embrouilles, tout ça, c’était là. Vu que mes potes et moi on était des Pavillons on n’était pas pris au sérieux. Pour ceux des Tours en particulier on se la racontait parce qu’on s’habillait comme eux. […] En se bagarrant on s’est reconnus. On était le même genre de galériens à n’avoir que ça pour exister. Dans leur regard on avait changé. On était validés parce qu’on s’était battus. »
David Lopez, Fief, 2017

Je ne m’amuserai pas à défendre le droit de quiconque à marave qui que ce soit, fût-ce un représentant de l’Etat en carapace ; que le délit soit traité comme un délit. Mais le combat, c’est du domaine du récit, et de la littérature. Dans Fief, par exemple, David Lopez donne la parole à Jonas, narvalo désœuvré qui zone dans une petite ville qu’il n’a jamais quittée. Il fume des joints (beaucoup) et s’entraîne (pas assez) pour un match de boxe où il joue ce qui ressemble à de l’honneur, et ce qui ressemble à l’amour de Wanda, sa belle.

David Lopez revendique le patronage de Céline pour la langue. Mais Fief est aussi une actualisation du roman médiéval. Jonas, avec son romantisme, sa solitude et ses solidarités, est un Perceval de 2017. Pour l’un comme pour l’autre, le combat est à la fois spectacle et adoubement : on quitte la sphère de l’intime. Dans le tournoi, ce qui se joue, c’est la légitimité du groupe auquel appartient le champion. D’ailleurs, le tournoi médiéval s’organisait comme un substitut de la guerre, les chevaliers se regroupant qui sous la bannière des Francs, qui sous celle des Anglais, des Normands, etc, avant de se battre en duel ; la fête s’ouvrait par l’exposition des bannières.

 

L’exécution sommaire de quelques voleurs, fusillés sans jugement, parut une chose très juste. On se redit, pendant un mois, la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, « qui n’avait fait que le tour du Champ de Mars, tandis que le drapeau tricolore », etc ; et tous se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs que la sienne — et se promettant bien, dès qu’il serait le plus fort, d’arracher les deux autres.
Flaubert, L’éducation sentimentale, 1869

Rien d’hasardeux, donc, dans le calendrier politique de cet hiver, qui a fait coïncider le film de boxe et l’annonce du pavoisement des salles de classes à l’intention des jeunes gadjos et gadjis de ce pays. C’est qu’il y a des moments où la politique (l’exercice de l’Etat) reprend les couleurs de la guerre civile d’où, selon les plus émérites penseurs européens, elle est tout droit sortie. On commence par un tournoi, par des étendards. Mais chacun sait ce que symboles et métaphores désignent : justement ce que personne ne veut nommer, la guerre.

Dans L’Education sentimentale, Flaubert campe la bourgeoisie parisienne éberluée devant les journées révolutionnaires de février 1848, qui aboutissent à la proclamation de la IIe République. Dans l’attente, tout le monde fait mine de se ranger sous la bannière tricolore. Mais ce n’est qu’un moment entre deux luttes : la question est simplement de savoir qui sera le plus fort.

« Il voulait pas laisser sa trace. Il se méfiait des gens qui passent. Il a écrit avec une craie sur sa porte Je reviendrai jamais »
Céline, Mort à Crédit, 1936

Chez les humains (nous), la guerre est apparue en même temps que l’agriculture. Tant que les gens étaient nomades, ils se déplaçaient au gré de leur subsistance, et le sol n’était pas un bien que l’on se disputait en tant que tel. A partir du moment où il fallut rester au même endroit pour récolter le fruit de son travail, il fallut le défendre. Selon les plus émérites penseurs européens, il y eut à ce moment des gens pour se spécialiser dans la défense : s’armer, et négocier par l’impôt la protection des récoltes. L’Etat serait né ainsi. L’Etat, c’est la guerre pour défendre un sol ; l’Etat est donc un ensemble de frontières, à l’intérieur desquelles un ordre armé assure la sécurité des biens et surtout, la levée des lové. Sur l’ensemble de ce territoire, on peut mettre des drapeaux pour que le marché passé soit bien clair. On peut imposer des papiers, pour que les gens ne se mettent pas trop en tête de voir du pays. Enfin, on peut imposer une langue hégémonique, de façon à harmoniser les échanges.

Mais comme l’ont montré d’illustres penseurs européens, l’Etat représente les intérêts de ses éléments dominants : ceux qui se garantissent la plus belle part de la récolte ou de la thune. Et dès lors la langue apprise par les gadjis et gadjos des écoles est bien celle d’une domination, tout comme le drapeau du fond de la classe. Ce que fait Céline le premier, c’est de rendre à l’écrit ce que l’oral a inventé hors de lui, les mots des gens.

 

« Oh ! là là ! »
Arthur Rimbaud, « Ma Bohême », 1870.

Arthur Rimbaud, on le sait, était un fugueur invétéré. Au moment de sa première fugue, la France a décidé d’aller conquérir la Prusse (ce qui s’avéra d’ailleurs assez vite une fort mauvaise idée, menant à l’abattage 140 000 jeunes gens). Rimbaud monte dans le train à Charleville, qu’il abhorre. Mais comme beaucoup de gens tous les jours, à peine arrivé à la capitale, il se fait contrôler en situation irrégulière à la Gare du Nord à Paris. Il est enfermé en prison, puis ramené chez lui entre deux gendarmes. Il repart peu après. Il repartira toute sa vie. Et les gendarmes aussi, il les fréquentera souvent (non content d’être fugueur et de sécher l’école, il a en plus le mauvais goût de régler ses passions homosexuelles comme des duels, à coups de pistolet). On ne fait pas ça en pleine union sacrée (c’est un autre mot pour dire la guerre), et on se chargea de le lui rappeler.

Malheureusement pour l’Etat, c’était un immense poète, et il devint une icône. Lui qui ne revendiquait rien d’autre que d’être un bohémien, un gitan des grands chemins, lui qui se moquait du bon goût en écrivant « Oh ! là là ! » dans ses sonnets, il est aujourd’hui célébré à tous les coins de rue de la ville natale qu’il détestait, la palme revenant sans doute à l’incubateur de start-up « Rimbaud-Tech », sis près de la gare. On te vous l’a sédentarisé dare-dare, le Rimbaud.

 

Prussiens ! vous fuirez, battant la retraite devant nos drapeaux !
Chanson, 1870

En ce jour d’hiver, les représentants du peuple (nous) sont réunis au stade Dugauguez de Sedan. Il y a bien cinq-cents personnes. On est là pour décider de la suite. De l’avenir. Lequel n’est pas brillant pour la bicrave : les Ardennes font partie des territoires déshérités de ce début de XXIe siècle. L’industrie est partie, le commerce l’a suivie. Et puis l’histoire s’est chargée de rayer de la carte du futur ces bois glacés : à Sedan, « on » a perdu dans les grandes largeurs. Mais c’est justement ce qui réunit aujourd’hui les représentants du peuple (nous) : ils voudraient changer de chanson. Ils voudraient « mettre tout le territoire en mode production de contenu ». Ils envisagent d’éditer une « brochure de séduction », réfléchissent à la meilleure « gouvernance pour un écosystème de croissance ». « On est sur de l’humain », conclut, triomphante, la représentante de la région Grand-Est.

Le taux de chômage de la ville est arrivé récemment à 30%. Chez les jeunes, il grimpe à plus de 40% et dépasse même 50 pour les jeunes femmes. La moitié des adultes n’a aucun diplôme. La ville a perdu un quart de ses habitants depuis 1990. C’est aussi ça, les registres de langue : des façons de présenter le réel en fonction des intérêts de celui qui parle. A midi, les représentants du peuple (nous) s’entre-congratulent devant un buffet estampillé terroir.

 

« Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan. »
Président de la République, Le Point, 1er février 2019

Et alors on comprend mieux quelque chose. Comme l’Etat a perdu contre le boxeur, l’Etat l’appelle le « boxeur gitan ». C’est mieux : il est tout de suite remis à sa place extérieure à la patrie, la nation ou quelque soit le mot qu’on donne à l’Etat pour lui donner une saveur plus douce. Il est renvoyé au peuple des fugueurs, des bohémiens, des nomades que l’Etat a sédentarisés depuis 6000 ans. Hop, et aux autres les drapeaux.

Outre le fait que le boxeur n’est pas gitan mais français, et fonctionnaire, il est frappant à l’écouter qu’il parle français. On ne sait toujours pas ce que devraient être les mots d’un boxeur gitan. Personne n’a fait d’étude sur cet hypothétique lexique. Mais les mots gitans, on en connaît beaucoup. Et ce qu’ignore manifestement le président de la République représentant du peuple (nous), c’est que les films de boxe et les romans où la langue est travaillée par le dehors tiennent beaucoup plus longtemps que les élus, et même que les Etats. Lesquels peuvent bien, avec leurs drapeaux et leur bon usage, aller criave leurs moulos.

 

 

Mouvement n°100, mars 2019

Cadences majeures et sorties de route

Parfois les mots, comme des bêtes sauvages, échappent à ceux qui croient les dompter.

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Je les ai vues, ces femmes de courage pour la première fois disant cette détresse sur tant de ronds-points !
Emmanuel Macron, « Adresse à la nation », 11 décembre 2018

Tout comme sa politique, l’art rhétorique du président de la République a de quoi laisser sceptique. Dans l’éloquence française, la cadence majeure propre au lyrisme politique, repose sur une amplification où le rythme de la phrase, de plus en plus long et donc d’un souffle de plus en plus épique, serve de soubassement au sens de celle-ci, lui aussi de plus en plus grandiose. Courage ! Première fois ! détresse !… Mais patatras. Tu parles d’une apothéose : tant de ronds-points !

Combien au juste ? Nul ne le sait. Personne ne les compte. On avance le chiffre de 40 000. Quand on sait que les ronds-points sont entrés dans le Code de la route en 1984, cela fait de leur production l’une des plus florissantes de la nation, inégalée de par le monde. France, mère des arts, patrie des giratoires. Dans la plus grande indifférence, les ronds-points se sont démultipliés comme par miracle sur les départementales des terroirs. Ils poussent comme un rhizome de patate, souterrainement, éclosent au milieu de rien, profitant du moindre petit carrefour. Et personne n’en tenait le compte jusqu’à ce qu’ils fassent, par la bouche d’un chef d’état honni, leur entrée fracassante dans l’adresse à la nation fâchée. Le Président n’avait rien vu venir. Tant de ronds-points !

La cité idéale décrite dans les traités militaires s’implante en plaine et adopte une forme circulaire organisée autour d’une place d’arme centrale, d’où divergent plusieurs voies rayonnantes, comme autant de lignes de tir.
Eric Alonzo, Du rond-point au giratoire, 2005

Dans l’unique monographie consacrée au sujet, l’architecte Eric Alonzo donne le premier modèle théorique du rond-point, qui date de la Renaissance. L’invention de la poudre avait rendu caduques les fortifications, que les boulets de canon pouvaient franchir : les ingénieurs militaires eurent l’idée d’un point au centre de la ville, d’où partiraient les rues, de façon à pouvoir tenir en joue toutes les portes. Le rond-point était donc le quartier général du pouvoir militaire, l’espace parfait du contrôle de l’espace et des corps s’y déplaçant. Ce que dit le rond-point, dans cette théorie, c’est : tu es perpétuellement tenu.e en joue, et si tu t’approches, c’est que j’ai jugé bon de te laisser faire.

En dépit de son vide central, le modèle routier contemporain n’est pas si loin de cet ancêtre militaire resté sans descendance. Il diffuse parfaitement les véhicules vers ailleurs, ses voies rayonnantes formant autant de lignes de tir dont nous serions, chacun dans nos autos, tour à tour cibles et projectiles. Le rond-point tient en respect. Ce que le rond-point dit à l’automobiliste, c’est : approche au pas, cède le passage. Et aussitôt il donne cette autre consigne : tu sors. Tu tournes et tu sors. Fais un choix, mais ne reste pas là. Donc on te fait rétrograder, ralentir, freiner, t’arrêter, tout vérifier, pour ensuite à peine tu es là te prier de dégager. Avec ses 40 000 œuvres sur le territoire, toutes ordonnées par les pouvoirs publics au nom de la sécurité routière, le message est clair. Collectivement, ce qu’on peut vous dire, Françaises Français, c’est qu’on vous ventile bien fort.

Je vous ai beaucoup ouï être admiré par les gentilshommes de la vènerie, qui vous disaient si doué en cela, que vous connaissiez les bois et forêts ni plus ni moins que ceux qui demeurent dedans, après les avoir vus en chassant deux ou trois fois seulement ; mais vous avez déjà couru presque toutes les forêts de votre royaume. »
Guillaume Budé à François Ier, De philologia, 1530

Cependant, le véritable ancêtre du rond-point n’est pas militaire, mais forestier. A partir de François Ier, les bois et forêts sont aménagés par de larges allées en étoile, au centre desquelles se trouvent des ronds-points. Car la chasse royale est devenue le grand passe-temps de la cour ; et les gibiers rabattus sont ainsi visibles depuis le centre panoptique, d’où on lance les chevaux à leurs trousses. Ce sport de luxe n’est pas seulement une mondanité ; c’est aussi, dans le paysage, la marque de la domination royale du territoire. En cela, il n’est pas étonnant que Guillaume Budé, grammairien et helléniste, la prenne pour objet d’un traité qui veut prouver au roi François l’importance des langues nobles. Tout comme le français doit se hisser au rang du grec et du latin, la forêt doit devenir le lieu de la civilisation la plus fine, et le rond-point en est la marque.

La forêt – en latin silva, qui donne le français sauvage – ne sera plus le refuge des sorcières, ermites, forbans et autres Petit Poucet qu’y croisaient les chevaliers errants du Moyen-âge. Désormais, la ressource la plus importante du pays – le bois de construction et de chauffage, les nourritures qui y poussent – passe sous le contrôle de la monarchie. En l’espace de deux siècles, la forêt est aménagée pour le royaume. Gibiers, champignons et elfes traçables à l’œil nu. L’entreprise de l’absolutisme, c’est de faire du territoire, comme de la langue, une ressource fluide, qui circule bien, et qu’on ventile selon les besoins.

« Ce qu’on appelle « aménagement du territoire » doit être compris en tant que guerre de basse intensité. »
Jean-Baptiste Vidalou, Être forêts, 2017

Dans son essai d’action politique, Jean-Baptiste Vidalou rappelle la révolte des Camisards, ces protestants cévenols qui tinrent en respect l’armée du roi Louis XIV durant des années, revendiquant le rétablissement de l’édit de Nantes qui protégeait leurs droits. Leur nom, déformation péjorative d’un mot occitan, vient du fait qu’ils n’avaient qu’une chemise sur le dos. Le fait qu’ils parlent patois jouait évidemment en leur défaveur, au moment même où l’Académie française toute neuve fixait l’orthographe et le bon usage. Mais ils donnèrent du fil à retordre à 20 000 soldats, car ils connaissaient par cœur les forêts des Cévennes, et le gouverneur de la province finit par faire aménager une route pour que les troupes puissent les traquer.

Pour Vidalou, la démarche est la même de ces Camisards aux zadistes d’aujourd’hui : un territoire crée d’autres liens, qui font obstacle à la gestion mercantile des terres voulue par le pouvoir. Ce qui est certain, c’est que les habitants sauvages (silvestres), pour être vus comme gibier de potence, n’en sont pas moins plein de ressources, que le pouvoir a du mal à comprendre.

Le rond-point est la revanche du local sur le global.
Marc Augé. « Ronds-points », City A-Z, 2000

La capacité du rond-point à tenir en joue les bêtes sauvages et à ventiler les ressources a donc fait florès à travers les siècles. Reste à comprendre comment, subitement, il a changé de nature à tel point que le chef d’Etat français, dans son couplet misérabiliste, le mentionne comme le point d’orgue du mouvement insurrectionnel.

C’est que si le rond-point théorique est univoque, le rond-point réel est ambigu. D’abord, en y parvenant, tout un chacun doit abandonner l’éventuelle priorité que lui avait éphémèrement conférée son parcours jusque là. Tu ne peux pas arriver le premier sur le rond-point, sauf à être totalement seul – et dans ce cas tu n’es pas le premier mais bien le seul. Pas de premier, c’est à dire pas de privilège. Donc si tu es plusieurs, alors vous êtes égaux. Et si vous ne repartez pas du rond-point, alors vous êtes au centre du panoptique, qui se transforme en agora. Il fallait juste en avoir l’idée que vous étiez plusieurs.

Les aménageurs comptaient certainement sur l’instinct du gibier qui le fait fuir lorsqu’approche le chasseur ; mais que se passe-t-il si, à l’aube de la chasse, les rabatteurs trouvent la harde complète des cerfs, biches, chevreuils réunis sur le rond-point forestier, et ne laissant personne y parvenir ? Alors le rond-point devient place forte, et ses occupants deviennent communauté.

LE MESSAGER — Comme je montais ma garde sur la colline, j’ai regardé du côté de Birnam, et tout à coup il m’a semblé que la forêt se mettait en mouvement.
MACBETH, le frappant —Misérable menteur !
Shakespeare, Macbeth, 1623

On connaît l’histoire : Macbeth ne craint personne, un fantôme lui ayant prédit que seule une forêt en mouvement pourrait l’abattre. Impossible : donc, le roi est tranquille. Et lorsque le messager lui dit que c’est justement ce qu’il vient de constater, Macbeth le traite de menteur. Une forêt ne bouge pas, car l’ordre des choses ne se transforme pas. Il n’y a pas d’alternative au réel, et qui le prétend tord le sens des mots. Au centre, le rond-point, autour, les bois. Civilisation versus sauvage. Ce genre d’alternative est commode pour penser. Mais tout comme le rond-point réel peut soudain se mettre à fonctionner comme son inverse parfait, la place, eh bien il peut arriver que les sauvages se mettent à revendiquer la civilisation. Mais ce sont des sauvages ! Donc, c’est un mensonge. D’où la première réaction publique du chef d’Etat à l’occupation des ronds-points fin 2018, qui fut symptomatiquement : « J’entends la grogne ». La grogne, c’est l’inverse du langage. C’est l’inverse de la civilisation grammairienne et académique : c’est un non-sens, c’est le ramage des gibiers de la forêt et le patois des camisards.

Mais comme Macbeth, notre président fut obligé de changer de point de vue. Les ronds-points s’étaient rendus au monde sauvage et avancèrent comme une forêt shakespearienne. Macbeth le voit finalement de ses yeux : la forêt est en marche.

« Vu du ciel, chaque parcours sur le rond-point trace un point d’interrogation. »
Jean-Michel Espitallier, Tourner en rond, 2016

Il faut dire encore une chose : l’objet rond-point dont on parle ici, le terre-plein sur les voies de rocades et au milieu des ZAC, qui, selon les esthètes amateurs de France mère des arts, défigurent nos terroirs, eh bien cet objet rond-point n’est défini dans aucun dictionnaire, du Littré au Robert et de l’Académie au Trésor de la Langue. 40 000 lieux improprement nommés. Le rond-point, c’est du patois de rocade. Alors, saperlipopette, prenons parti pour les gibiers plutôt que pour les chasseurs, et pour les meutes plus que pour les veneurs. Honneur à nos ronds-points ! Honneur à la France moche ! Honneur aux forêts en marche ! Honneur aux camisards fluo, aux appellations impropres, aux grognements en cadence majeure !

 

Cut-up Nation, Mouvement 99.

La force et la farce

Méfiance, citoyens. Derrière chaque gendarme, un guignol est tapi.

 

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« Tout s’est joué en face à face entre le président et son ministre de l’Intérieur. Dans le bras de fer entre un homme et son père politique. »
Le Parisien, 3 octobre 2018

 

Le Parisien donne le ton, dès les premières lignes de son article. La démission de Gérard Collomb, c’est avant tout un duel, et pas n’importe lequel. Face à face, et en tête-à-tête à la fois (les deux expressions sont ici habilement mélangées, à mi-chemin entre affrontement et huis-clos) ; un duel aussi entre deux membres de la même famille. Ça ne rigole pas, qu’on le sache tout de suite. Dans ce combat, le père perdra son fils, ou le fils son père. Nous sommes le 3 octobre 2018 ; les journalistes ne font que commencer à gloser le départ du ci-devant ministre de l’Intérieur pour sa bonne ville de Lyon. Pas de raison de se brimer sur le dramatique.

« Dans la voiture qui le ramène du palais, il répète en boucle les mots qu’il vient de prononcer devant le président ». Bien sûr, on ne saura rien de ces mots – puisque tout s’est dit à huis-clos. On se contentera de la silhouette de la berline fumée, qu’on imagine traversant Paris tard la nuit. Quelque part, c’est l’essentiel : le chapô annonçait : « tout s’est joué en vingt-quatre heures entre lui et le président ». On a le huis-clos, l’unité de temps, le duel. Aucun doute : tous les ingrédients pour une bonne tragédie à la française. Alors on ne va pas se priver.

 

 

Ton impudence,
Téméraire vieillard, aura sa récompense.
(Il lui donne un soufflet.)
Corneille, Le Cid, 1636

Dans Le Cid, Corneille campait un conflit de générations inextricable : Don Diègue, tout juste anobli par le roi, est injurié par Don Gomès. Don Diègue fait appel à son fils, Don Rodrigue, pour laver l’affront ; celui-ci tue Don Gomès en duel – bien contre son cœur, car il se trouve qu’en lavant son honneur filial, il se fait l’assassin du père de celle qu’il aime, Chimène. Heureusement, une bonne guerre passe par là et Don Rodrigue met son bras au service du souverain. Vainqueur des Maures qui lui donnent ce nom de Cid, il peut rentrer à la cour où le roi le marie à Chimène, car la bravoure a lavé l’assassinat.

Lorsque la pièce parut, le jeune Louis XIII venait de déjouer les complots que sa propre mère avait ourdis contre lui ; le cardinal de Richelieu, « père politique » de Louis XIII, l’aidait à mener une grande politique guerrière. La pièce de Corneille fut donc un triomphe, rejouant, dans la splendeur, ce moment difficile.

Ça sert à ça, les tragédies : rappeler aux spectateurs que la nation, c’est grandiose. Qu’il s’agit d’honneur, d’usage de la force au nom de la raison d’Etat, de sacrifice intime au service de la patrie qui, n’est-ce pas, nous dépasse tous.

 

 

                                               « C’est de la guérilla urbaine : des gens masqués, avec des bras d’honneur. »
Alexandre Benalla au Monde, 18 juillet 2018

Soit. Mais tandis que Gérard Collomb est emporté par la berline silencieuse qu’évoque le Parisien, difficile de maintenir la version de la tragédie. On est début octobre et personne n’a oublié que début juillet, il y a eu un couac dans la mise en scène de l’usage de la force et de la raison d’Etat, grâce à la prestation pour le moins décoiffante du jeune Alexandre Benalla, lequel déboula sur le devant de la scène tout en casque et matraque, pour une belle bastonnade. Déjà, personne ne connaissait le comédien. Qui était ce guignol ? Surtout, il pétait la gueule, non seulement à des manifestants tout-à-fait lambda mais aussi, plus grave ! aux règles sacrées du théâtre classique : la bienséance (on ne pète pas la gueule des citoyens sur scène, on fait ça dans les estafettes ou au commissariat), la vraisemblance (on n’est pas à la fois un faux flic et un porteur de bagages, un peu de cohérence dans l’usurpation) et enfin l’unité de lieu (on ne course pas les manifestants place de la Contrescarpe et dans le jardin des Tuileries à la fois, sous peine de devenir le mème le plus ridicule des internets).

Le citoyen Benalla eut beau clamer qu’il n’avait fait que son devoir dans un moment de guérilla urbaine, ça ne passait pas du tout auprès des spectateurs (nous). Des masques et des bras d’honneur, on appelle ça, communément, un carnaval. Grosse baisse de crédit de la raison d’Etat.

Et voilà que Gérard Collomb, qui avait fait le dos rond, prêt au mensonge pour garantir le sérieux de tout cela, claque la porte de la berline.

 

                                                                                  « N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? »
Corneille, Le Cid, 1636

 

Rétrospectivement, on comprend que Collomb soit mécontent. Personne n’a eu l’air de remarquer que la performance de Benalla était justement permise par les efforts législatifs dudit Gérard. Le renforcement de la présence policière dans les manifestations, la possibilité de restreindre l’accès à un périmètre donné et l’interpellation immédiate sur simple présomption, c’est dans la loi grâce à lui. Oui, il l’a portée à bout de bras, Gérard, la constitutionnalisation de l’état d’urgence. Droit et fier dans ses bottes, contre tous ces enfants de chœur qui prétendaient que c’était une atteinte aux libertés fondamentales. Aux liber quoi ?

Pas le temps pour les blagues. De toute façon, c’était les mêmes qui râlaient déjà lorsque, maire de Lyon, il avait donné la chasse aux prostituées à coup de décrets. Encore les mêmes qui pleurent lorsqu’une grenade arrache la main d’un blanc-bec sur la ZAD. Les mêmes enfin qui s’offusquent que les policiers harcèlent les migrants qui dorment dehors dans les rues de Calais ou de Paris. Des idéalistes. Pour Gérard, comme pour le Cid, ce qui compte, c’est la raison d’Etat. Et à cause d’Alexandre Benalla, qu’il couvre au nom de ce même principe, voilà que tout le monde le traite d’impudent vieillard.

 

                                                            « Est souverain celui qui peut décider de la situation d’exception »
Carl Schmitt, Théologie politique, 1922

 

En effet Gérard, quoiqu’on en pense par ailleurs, s’inscrit dans la droite ligne de la pensée de la raison d’Etat, instituée en France par Richelieu. La raison d’Etat, c’est la politique où la morale n’entre pas. Seule compte l’efficacité. La notion a connu de nouvelles fastes durant le XXe siècle, notamment grâce au philosophe allemand Carl Schmitt, qui relégitima une pensée du politique comme barrage à la guerre civile. Sans ordre, pas de droit possible. Le souverain doit donc avant tout éviter le désordre, et pour ce tous les moyens sont bons.

Ce syllogisme fit florès et Carl Schmitt devint, à partir de 1933, le thuriféraire du parti national-socialiste allemand, pour qui il forgea le concept de « pensée concrète de l’ordre ». Du pragmatisme à la fin de l’Etat de droit, il n’y a qu’un pas. Car l’Etat de droit ne se maintient qu’à la condition expresse qu’il puisse, en cas de besoin, se suspendre lui-même, sous la forme de l’état d’exception, ou de l’état d’urgence.

 

 

« L’affirmation selon laquelle les objectifs de la violence policière seraient toujours identiques, ou au moins en lien, avec celles du droit, est fausse d’un bout à l’autre. Bien au contraire, le « droit » de la police signale précisément le point où l’Etat, que ce soit par impuissance ou par les limites de toute juridiction, n’arrive plus à se garantir, par le moyen du droit, d’atteindre ses buts concrets. Alors la police intervient « pour raisons de sécurité ». »
Walter Benjamin, Critique de la violence, 1922.

 

L’année même où Schmitt publiait ses réflexions sur la souveraineté, Walter Benjamin réfléchissait sur le rôle de la violence dans l’Etat. La violence, dit-il, menace l’Etat de droit dès que ce n’est pas le droit lui-même qui l’applique. Donc, il faut que la violence soit le fait uniquement de l’Etat, pour lui permettre de persévérer en tant que lui-même. La violence est à la fois la garantie de l’Etat, et son moyen ultime d’arriver à ses fins. Et en même temps qu’il l’utilise, elle en dévoile les limites (« l’impuissance » du droit). Contrairement à Carl Schmitt, Walter Benjamin fut prié de déguerpir d’Allemagne en 1933, mais disons que c’est une autre histoire.

En cela, Collomb a de bonnes raisons d’en vouloir à Benalla. La bastonnade en uniforme d’opérette, c’est la démonstration d’une légitimité policière qui ne repose sur rien d’autre que sur l’incapacité de l’Etat à parvenir à ses fins – tout en dévoilant, de façon pitoyable, la vérité de ces dernières : péter la gueule au désordre.

 

« – Des policiers vérifient les sacs à main et les identités
– C’est que c’est la guerre
– Mais il n’y a pas de blindés ni de bombardements sur la bonne ville de Lyon
– C’est pas la guerre, alors »
Noémi Lefebvre, Poétique de l’emploi, 2018

Richelieu avait compris quelque chose qui échappe manifestement au gouvernement actuel : si on joue le politique en termes de raison d’Etat, chose vile, il faut que la morale, chose grande, se trouve représentée ailleurs. Il y a d’un côté la politique normale, sans foi ni loi, et de l’autre la politique qui donne les mots nation, patrie, etc. De même la guerre avec espions et odeurs de pieds dans les casernes, et la guerre avec héros, bravoure et sacrifice. D’où l’intérêt de tragédies comme Le Cid, capable de bouter en alexandrins les Maures hors du royaume.

Mais hélas pour Gérard, seuls les souverains ont la grâce de la grandeur, y compris lorsqu’ils sont vils. Claquant la porte de la berline, Gérard Collomb sort de la tragédie. Place à la farce. Dans l’article du Parisien, aussitôt après cette scène, un « proche » du ministre est cité : « Les voies du Gégé sont impénétrables ! » D’autres « proches » renchérissent : Qu’il rentre donc, ce « vieux vicieux », après ce « dîner de cons», dans sa bonne ville de Lyon, capitale des Gaules et de Guignol.

 

Le gendarme : Au nom de la loi, je vous arrête !
Guignol : Au nom de mon morceau de bois, je vous casse la tête !
Adolphe Tavernier, Guignol, 1888

Guignol est né à Lyon il y a un siècle et demi mais il existait déjà, sous une autre forme, à l’heure où Richelieu évacuait la morale de la politique ; il s’appelait alors Polichinelle. Il fallut attendre la Révolution industrielle, le chômage de masse des ouvriers et les révoltes successives des grandes villes pour qu’il renaisse sous la forme et avec le succès qu’on lui connaît. Un historien, Aurélien Lignereux, a fait les comptes. Dans 70% des histoires de Guignol, la pièce finit par une bastonnade en règle du gendarme, sous les éclats de rire nourris du public. En définitive, c’est toujours la même paire de mains qui anime les deux marionnettes. A nous de voir si nous avons envie que les nôtres applaudissent, ou juste de lever le majeur.

 

(Mouvement n°98, novembre 2018)

 

Le pont, le port et les empires qui passent

Vers quoi font route les puissants du monde ? Vers leur fin.

 

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« La voiture qui se trouvait devant moi a disparu et semblait engloutie par les nuages. J’ai levé les yeux et j’ai vu le pylône du pont tomber. J’ai freiné. Quand j’ai trouvé le vide devant moi, j’ai mis la marche arrière, comme si j’essayais de fuir cet enfer. »
Témoignage d’un chauffeur-livreur rescapé de l’effondrement du viaduc autoroutier de Gênes, 15 août 2018

 

Le chauffeur-livreur ramenait paisiblement son camion vert à la plateforme logistique MSC du port de Gênes, lorsque le viaduc autoroutier s’effondra, 20 mètres devant son pare-brise. Son témoignage fut répété à l’envi : rien de tel, en effet, pour les JT alanguis d’une veille de 15 août, qu’une bonne catastrophe. Le chauffeur-livreur dit qu’il est sous le choc, de l’effondrement du viaduc autant que d’y avoir survécu.

Le viaduc suspendu, triomphale réalisation de l’architecte Morandi, dans l’Italie des années 1960, s’est effondré en plein dans le val Polcevera, zone industrielle et logistique située immédiatement derrière le port, l’un des plus importants d’Europe. Il permettait de faire la jonction entre l’autoroute qui longe les darses (pétrole, métaux, containers) et celle qui bifurque, de Gênes, vers Milan, sa jumelle bureaucratique dans la puissance commerciale italienne depuis le XVIe siècle. Maintenant, la route est coupée. Il va falloir faire un détour.

 

 

« Ce grand pont de pierre, cette construction somptueuse à la beauté incomparable (« il n’y en a que deux autres qui peuvent lui être comparés dans tout l’Empire, disait-on jadis) constitue un point de jonction indispensable sur la route qui relie la Bosnie à la Serbie, et, au-delà, aux autres parties de l’Empire turc, jusqu’à Stamboul. »
Ivo Andrić, Le pont sur la Drina, 1945

 

Le pont est un anti-détour. On peut mesurer la puissance du propriétaire de la route au nombre de ponts qu’elle comporte : là où les humains ordinaires se fadent de descendre dans le fond d’une vallée pour remonter de l’autre côté, le pont incarne la puissance de l’Empire, capable d’aplanir les montagnes de son territoire.

Dans Le pont sur la Drina, l’écrivain yougoslave Ivo Andrić tient la chronique de celui qui fut construit au milieu des monts de Bosnie au XVIe siècle, par Soliman le Magnifique, afin d’asseoir la domination ottomane jusqu’à la côte adriatique, face à l’Italie. Comme les Romains avant eux, les Ottomans avaient compris que leur empire passait par des routes. Mais dans le roman d’Andrić, les habitants du bourg qui accueille le pont n’empruntent pas la route impériale. Ils vivent seulement sous ses arches, durant les quatre siècles que couvre le texte ; jusqu’à ce que, au début de la Première guerre mondiale, les soldats de l’Empire austro-hongrois minent les piles de l’ouvrage et fassent sauter le gracieux monument qui s’écroule sur ses riverains. Le pont ne dure que le temps de son empire.

En 2016, un siècle presque jour pour jour après la chute de l’Empire ottoman, la Turquie a inauguré sur le Bosphore un autre viaduc, bien plus long que celui de Gênes : le pont Selim Ier, du nom du père de Soliman le Magnifique. C’est que M. Erdogan a des ambitions pour le moins impériales. Objet de tous les records (à commencer par les trois petites années de chantier pour le plus haut et plus long pont suspendu au monde) le viaduc pourrait à terme s’intégrer dans le projet international de la nouvelle Route de la Soie, une autoroute transcontinentale. S’il ne s’effondre pas comme la monnaie turque, cela va sans dire.

« Le capital doit tendre à abattre toute barrière locale au trafic, c’est à dire à l’échange, pour conquérir le monde entier et en faire un marché. Plus le capital est développé, plus vaste est donc le marché où il circule. »
Karl Marx, Introduction générale à la critique de l’économie politique, 1857

 

Le gouvernement chinois, initiateur du projet de la nouvelle Route de la Soie, a créé un fonds d’investissement spécifique : son coût pourrait atteindre des milliards de dollars. C’est cher, même pour la Chine. Mais dans le même temps, elle ouvrirait de nouveaux débouchés (chantiers, marchés, espaces) à son secteur industriel éléphantesque.

C’est tout le paradoxe de l’expansion capitaliste, comme l’a montré le géographe marxiste David Harvey : le capital a besoin d’accroître accroître l’espace des échanges possibles. Mais pour ce faire, il doit investir dans de coûteuses infrastructures, rentables seulement après des dizaines d’années – ce qui n’est pas pour créer de la plus-value, raison et fin du capital. C’est pourquoi des empires se forment qui sont capable de soutenir cet investissement.

Ainsi le long ruban autoroutier, longeant les contreforts himalayens, puis traversant les plateaux tadjiks et ouzbèques et la steppe iranienne, permettrait-il d’acheminer, sur une kyrielle de poids lourds conduits par une armada de chauffeurs-livreurs, la précieuse marchandise d’un bout à l’autre de la terre. L’empire, c’est en définitive celui du capital.

 

« Empires nés
Empires écroulés
L’un surgissant de l’autre et l’un dans l’autre
Disparaissant. Pressés de s’écouler… »
Benjamin Fondane, Le mal des fantômes, 1944

Le mot route date de l’Empire romain, et concurrence chemin, plus ancien : les Romains avaient beau construire leurs grands axes, les habitants de l’empire, aussi bien en France qu’ailleurs, continuèrent de nommer du mot celte les itinéraires qu’ils empruntaient depuis toujours, descendant les vallées abruptes et remontant en lacets en face. Lorsque l’Empire romain s’écroula, les routes soigneusement pavées disparurent dans l’herbe.

Rendus à eux-mêmes, hors de l’empire, les humains ordinaires cheminaient autant que possible le long des cours d’eau, et s’arrêtaient au bord des mers. Les échanges de ce que personne n’avait encore songé à appeler des marchandises, convoyés par des gens que nul ne nommait alors chauffeurs-livreurs, se faisaient via les fleuves et les rivières, puis, lorsque les techniques de navigation progressèrent, d’une rive à l’autre des mers. Alors seulement réapparurent les routes, oubliées depuis les Romains. Car que relient les routes des empires ? Pourquoi tant d’efforts, tant de piles et de ponts ? Pardi : pour aller d’un port à l’autre.

Le profond val Polcevera était si escarpé qu’il avait fallu attendre le XVIe siècle pour que les Génois se décident à y construire la route vers Milan, condition nécessaire aux débouchés de leur port alors en plein essor. Au XXe siècle, l’énormité des marchandises qui arrivaient désormais au port engagea la création de l’autoroute, et du pont Morandi avec lui. Car la marchandise immobile, explique Marx, c’est du capital mort. Il faut que ça circule, il faut que les chauffeurs-livreurs fassent des allers-retours sur des piles branlantes, et tant pis si le béton ne tient le coup que cinquante ans.

 

«  Il faut qu’on aille vers le sud. Le torrent ne va pas vers le sud ? Non. Pas du tout. Je peux le voir sur la carte ? Oui. On traverse un pont ici. Ça, c’est le torrent. Il va vers l’est. Ça c’est nos routes, les lignes noires sur la carte. Les routes d’Etat. Pourquoi c’est des routes d’Etat ? Parce qu’elles appartenaient aux Etats autrefois. Mais il n’y a plus d’Etats ? Non. Qu’est-ce qui leur est arrivé ? Je ne sais pas exactement. Mais les routes sont toujours là ? Oui. Pour encore quelque temps. Combien de temps ? J’en sais rien. »
Cormac McCarthy, La route, 2006

 

Dans La Route, Cormac McCarthy imagine un père et son fils progressant sans but réel dans un monde désolé, ravagé par une apocalypse dont on ne saura rien. Ils ont fait d’un caddie leur charrette, d’une bâche de plastique leur maison. Ils cherchent un endroit où s’arrêter, ne le trouvent nulle part. Seule reste, de toute l’ancienne civilisation, la route, déserte.

Après la catastrophe de Gênes, l’exécutif italien a accusé la mafia, les chauffeurs-livreurs polonais, puis s’est empressé de promettre une vaste réhabilitation de ses ponts et chaussées. Mais l’Union européenne a aussitôt toussoté, rappelant qu’il ne s’agissait plus – du tout – d’engager des dépenses publiques. Les autoroutes italiennes ont de toute façon été privatisées à l’aube de l’an 2000, conformément aux directives régissant l’espace Schengen. Le viaduc, d’ailleurs, ne sera pas reconstruit : d’autres investisseurs, au nom d’autres empires, envisagent un nouveau tracé pour connecter le port de Gênes à la ville. Car le capital est mobile, si mobile que même les autoroutes peinent à le rattraper. Les plateformes logistiques s’en iront ailleurs, et les habitants du val Polcevera reprendront leurs vieux chemins.

 

« L’autoroute est à vous »
Vinci, slogan, depuis 2009

Les empires passent. Le port de Gênes, non plus, n’appartient plus à l’Italie. Privatisé dans le cadre des directives européennes sur la libre concurrence, il a pour actionnaire majoritaire le géant du transport maritime MSC, qui possède des terminaux dans les autres ports italiens, mais aussi au Havre, à Rotterdam, aux Amériques, en Chine. MSC, à la tête d’une flotte gigantesque de porte-containers, ne s’arrête pas aux bateaux : il a aussi développé des filiales dans le transport routier et les entrepôts logistiques, tel celui où se rendait le chauffeur-livreur génois avec son camion vert.

Groupe mondial aux finances opaques, MSC est sur le devant de la scène médiatique actuellement à cause du bras droit d’Emmanuel Macron, Alexis Kohler, qui en était directeur financier et lui a notamment offert sur un plateau, dans le cadre de ses fonctions étatiques, les terminaux portuaires du Havre. Le conflit d’intérêts n’a pas l’air d’ébouriffer notre président, qui a confié à M. Kohler la réorganisation des services de l’Élysée après l’affaire Benalla. Restons sur nos chemins : les routes impériales, tout bien considéré, vont droit dans le mur. Mais les voleurs de grand chemin ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

Mouvement, septembre 2018

 

 

Le point de vue du ballon

 

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(c) ft

 

 

« En passement de jambes sur le beat je flambe »

Doc Gynéco, Première consultation, 1996

 

Dans le stade, sous les viva des supporters, le ballon rebondit d’un joueur à l’autre. Les joueurs sont répartis en deux équipes ; le ballon, idéalement, passe d’un membre de l’équipe à l’autre, jusqu’au but. Mais il arrive, cela fait tout le sel de ce sport, que l’un des joueurs de l’équipe adverse intercepte la balle, et alors la fasse changer d’itinéraire, entre les membres de son camp, vers le but situé de l’autre côté du terrain. De tels retournements de situation sont fréquents.

Le ballon n’a pas de préférence. Il est rendu docile par l’admirable maîtrise technique dont font preuve les joueurs. La géographie du ballon de football est déterminée par le plus offrant – le joueur le plus précis, le mieux formé, l’équipe qui a la tactique la plus fine pour se déplacer sur le terrain. Le ballon de football va sans but, bateau sans boussole ni compas, sans carte, qui cabote d’une côte à l’autre. Il suit sa course comme un vaisseau mercenaire, entre les deux archipels contradictoires des équipes.

 

« Allez la France, who ho ho. »

Carlos, Allez la France, 1998.

 

Dans la ferveur qui accompagne les compétitions internationales de football, personne n’adopte jamais le point de vue du ballon. Tout le monde se range aux côtés d’une équipe, arbore les couleurs d’un archipel humain de onze athlètes surentraînés, et se convainc même, cela fait tout le sel des compétitions internationales de football, qu’il s’agit là de la quintessence de nations entières – pour nous autres supporters, l’idée est suffisamment vertigineuse pour nous faire peindre nos joues et beugler, rire et chanter devant tous les écrans géants. Devant une telle charge symbolique, il est naturel d’ailleurs qu’on ne prenne pas le point de vue du ballon. Il y aurait de quoi attraper le tournis, à bondir ainsi de la Suède à l’Egypte, du Pérou à la France, du Brésil à la Suisse et à nouveau au Brésil. Il faut avoir une certitude de soi et du monde que seul un ballon de cuir peut s’offrir pour tolérer de tels catapultages géopolitiques. A moins qu’il ne s’agisse d’un cynisme absolu, inaccessible à l’âme humaine ?

 

« Les flux économiques se concentrent au sein d’un réseau-archipel de grands pôles. »

Pierre Veltz, Territoires, zones et réseaux, 1996

 

Le ballon, lui, indifférent à cette ferveur, rebondit donc d’une île humaine à l’autre dans les archipels à crampons, n’acceptant de rester amarré à l’une d’elles que lorsque celle-ci lui offre un maximum d’avantages comparatifs : sécurité, résilience, amortissement, capacité d’adaptation – contrôle de la poitrine, passements de jambes, sprint, tir, etc. Ce n’est qu’en offrant ces avantages que l’archipel-équipe peut espérer tirer à son tour profit de la présence du ballon sur ses rives et d’en obtenir un but, qui fera de lui un archipel-équipe supérieur aux autres.

En 1996, l’ingénieur Pierre Veltz publia un livre consacré à saisir les aspects géographiques de la mondialisation économique. Il y développe l’idée d’une « économie d’archipel » : l’ancrage territorial continu des activités (par exemple le siège social, l’usine, le chemin de fer et le grand magasin inscrits côte à côte sur la carte d’une région) laisse place à une mise en réseau, via les firmes, de grands pôles urbains qui ne se touchent pas. Par exemple, Lille travaille davantage avec Paris qu’avec Douai et Valenciennes. Et Paris travaille davantage avec New York qu’avec Montpellier. Leurs périphéries immédiates n’ont plus d’importance. Le monde, d’un point de vue géo-économique, se dévoile sous la forme d’un archipel, quasi-indifférent aux continents, aux fleuves, aux côtes et aux humains qui les habitent. Le point de vue du ballon de football existe : c’est celui du capital.

 

« Le message que je veux partager avec vous est clair et simple : le gouvernement français est déterminé à accroître l’attractivité de Paris par tous les moyens »

Edouard Philippe, Forum Paris Europlace, 11 juillet 2017

 

Les décideurs, dont Pierre Veltz était d’ailleurs le collègue, s’engouffrèrent dans cette théorie. Puisqu’on était tous, chacun sur son lopin, les îles d’un archipel mouvant où il fallait impérativement intercepter le gros ballon indifférent de la globalisation, une seule solution s’imposait : que lesdits lopins soient attractifs. C’est pourquoi chaque lopin fut affublé d’un maillot de couleur et l’on s’échina à en entraîner l’attractivité. D’ingénieux experts établirent que celle-ci passe par la culture physique : il faut de l’aéroport, de l’autoroute, du Grand Paris, de la zone d’entrepôts logistiques au milieu des champs. Les décideurs s’empressèrent de décider tout cela.

Le mental est important aussi, ajoutèrent les experts. Pour augmenter l’attractivité du lopin, il faut de la facilité fiscale, de la flexibilité de la main d’œuvre, de la réduction du coût des licenciements. De l’agilité en un mot. Une fois bien conditionnés, dopés au besoin et rendus aptes à une endurance proprement surhumaine, le lopin et ses habitants, entrés dans l’archipel, n’ont plus qu’à sauter en l’air, foncer tête baisser ou tacler sans vergogne pour tenter d’obtenir le gros ballon.

 

« La banlieue influence Paname, Paname influence le monde »

Médine, Grand Paris, 2017

Les enfants de mon quartier, à la périphérie de Paris, passent des heures à parfaire leur dribble. Dans les cours d’immeubles aux heures chaudes, sur le parking de la supérette au crépuscule, aux récrés, le dimanche, ils n’ont d’yeux que pour le ballon. On a beau leur dire, leur répéter, qu’il n’y a qu’un gosse sur mille qui intègre un entraînement pro, un sur cent mille qui est recruté par une équipe, un sur dix millions qui passera à la télé en embrassant le grigri qu’il porte au cou après un but décisif, les enfants de mon quartier s’en foutent. On leur dit ça et puis aussi qu’ils feraient bien d’accepter tout de suite cet emploi soirs et week-ends, qu’ils coûtent trop cher, qu’ils sont déjà bien assez nombreux et bien assez pauvres comme ça. Alors ils s’en foutent. Ils pensent au ballon. Ils se peignent sur les joues le drapeau tricolore.

Dans mon quartier il y a des grues partout, des foreuses, des camions qui passent chargés de remblais dans un boucan du diable. Dans mon quartier les décideurs entendent accueillir l’investissement, fluidifier le travail, connecter, mettre en réseau. Les décideurs veulent faire de mon quartier un membre de l’archipel à part entière, et de périphérie le transformer en un genre de polder de la capitale. On lui dit pourtant à mon quartier que la périphérie ne compte plus, qu’il coûte cher, qu’il est déjà bien assez nombreux et bien assez pauvre comme ça. Mais mon quartier s’en fout. Il pense au ballon. A part le ballon il y a quoi ? Donc on y va.

 

« Remontons-nous ? — Non ! Au contraire ! Nous descendons ! — Pis que cela, monsieur Cyrus ! Nous tombons ! — Pour Dieu ! Jetez du lest ! — Le ballon se relève-t-il ? — Non ! — J’entends comme un clapotement de vagues !— La mer est sous la nacelle ! »

Jules Verne, L’île mystérieuse, 1874

Ainsi les efforts de l’archipel pour attraper le ballon dépendent radicalement du type de capital que ce ballon symbolise. Pour nous, les supporters et les mômes, le capital national est déterminant, d’où le maquillage. Mais pour les décideurs, de type Jacques Chirac, Vladimir Poutine ou bientôt leur homologue qatari, le capital financier symbolisé par le ballon est bien plus important et justifie les colossales dépenses d’infrastructure sus-évoquées : durant la Coupe du Monde, le ballon vient chez eux en chair et en os. Mais remarquons que si le ballon n’a qu’un capital humain, et qu’il dérive sans but (mettons) à travers la Méditerranée, avec (mettons) six-cents naufragés à bord, alors les décideurs laissent le ballon aller à la dérive dans la mer globale, sans carte, ni compas ni boussole.

Aujourd’hui comme alors, les décideurs n’en ont rien à faire. Tandis que nous autres mômes et supporters, comme les lecteurs de Jules Verne, sommes immédiatement avec les naufragés, avant même de les connaître. Hélas, nous subissons la carte des archipels et des havres, que les experts et décideurs du capital financier ont dressée. Notre avis ne compte pas : nous sommes simplement priés d’approuver. Avec eux aux commandes, il ne fait pas bon pour les humains se transformer en ballon. Le ballon est inhumain par nature.

« Les pays que j’habite s’étoilent en archipels. »

Edouard Glissant, Traité du Tout-Monde, 1997

 

Pratiquement en même temps que la publication de Pierre Veltz sortait le Traité du Tout-Monde, l’un des livres les plus importants du philosophe et écrivain Edouard Glissant. Dans ce texte, il réfléchit aux façons possibles de faire de la mondialisation autre chose qu’un jeu de décideurs et d’experts. L’archipel devient, dans ses écrits, la figure d’une conscience du monde ancrée quelque part, mais irriguée des ailleurs. Plutôt qu’une contradiction de Veltz, ce livre témoigne d’un changement de registre : l’archipel, c’est la forme du pays qui n’a pas de frontières fermées, tout en étant divers et distinct. C’est peut-être à cela que rêvent les mômes qui jouent au foot : à la possibilité de rester distinct tout en se jouant des frontières, celles de la périphérie en premier lieu.

Et c’est peut-être aussi ce que nos puissants veulent à tout prix empêcher, en nous donnant, ou pas, asile dans les havres et les ports. Mais nous, au fond, nous moquons des millions que simule le ballon de cuir – et si l’on s’intéresse au foot, est-ce que ce n’est pas justement pour avoir l’occasion de s’amuser un peu, de chanter du Carlos, d’oublier l’entraînement harassant à la flexibilité et les chantiers qui défigurent le quartier ? Quoiqu’on nous en dise, et quelque clair et simple que soit le message, nous sommes des archipels multiples. D’ailleurs, nous adorons changer les couleurs du drapeau sur nos joues au fil des matchs. Une fois la finale terminée, dans le chaud soleil de juillet, nous irons caboter le long des criques et des îlots. Nous aurons une pensée pour les naufragés qui, malgré nous, reposent par le fond. Puisse le bruit des vagues couper la chique un moment, à tout le moins, aux dirigeants et aux experts.

 

Cut-up nation 4, Mouvement, juillet 2018

 

 

 

 

Opération rhinocéros

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En temps de guerre civile, amis sans cuirasses, préférons aux slogans l’ironie.

 

 

C’est ici un livre de bonne foi, lecteur.
Montaigne, Essais, 1580

 

Quel farceur ce Montaigne. Il t’invite à entrer dans les Essais à peu près comme il t’offrirait l’apéro ; il te dit qu’on est entre nous, au calme, et même, si la pudeur le lui avait permis, « [il] t’assure qu’[il] s’y fût très volontiers peint tout entier, et tout nu. » Un peu plus et on passait directement sous la couette.

Mais là, tu tournes la page, et bim : succession de sièges, de tortures, de massacres, et en lieu et place du lit kingsize te voilà plongé dans le newsfeed lugubre d’un twittos au bord de la décompensation, mélangeant la Bavière et les Balkans, Thèbes et le Limousin, Alexandre le Grand et le prince de Galles, dans un grand bain de sang. C’est que les temps sont durs en ce royaume de France : catholiques et protestants se mettent sur la figure, aiguillonnés par les puissances européennes, qui comptent bien en profiter pour prendre un bout du pays. Tu croyais lire un sage – tu trouves un fou qui ironise sur ton ahurissement : « Or les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoiqu’ils se changent et diversifient. Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse. »

 

 

« Il ne faut pas avoir peur et refuser le changement. Il est à l’œuvre partout et peut nous conduire au meilleur. »
Emmanuel Macron, tweet, 2018

 

Chaos dans le newsfeed. Lecteur, tu as vu ? Ils ont rasé la ZAD, les potagers et les maisons, les poulaillers et les éoliennes. Ils sont venus avec des tanks et des Famas et ils ont tout détruit à coup de pelleteuse. Tu as vu ? Ils ont autorisé l’incarcération de mineurs étrangers au prétexte qu’ils n’avaient pas de papiers en règle. Des milices d’extrême-droite sont entrées dans les universités, sont montées sur les frontières ; puis les CRS ; le gaz est tombé sur les gens en Syrie, des militaires ont tiré sur des Palestiniens. Et puis, tu as vu ? Au Kenya, le dernier rhinocéros blanc s’est éteint.

 

Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre : l’une avec les lois, l’autre avec la force ; la première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme la première, très souvent, ne suffit pas, il convient de recourir à la seconde. Aussi est-il nécessaire à un prince de savoir bien user de la bête et de l’homme.
Machiavel, Le Prince, 1532

 

            Le newsfeed de Montaigne dure trois chapitres, les trois premiers. On s’en prend plein les mirettes, des horreurs de l’homme. Lui va de son pas contemplatif au milieu des batailles, des déroutes. I, les mises à sac, II, le deuil, III, la mort. La chambre à coucher s’éloigne de plus en plus de ton esprit horrifié, lecteur. Or au chapitre IV subitement il s’arrête. Il annonce dans le titre que l’on souffre toujours d’un objet qui n’est pas la cause de notre mal. « Ainsi emporte les bêtes leur rage à s’attaquer à la pierre et au fer qui les a blessées ». Pour Montaigne d’ailleurs, pas grand chose ne nous sépare des bêtes : « à parler à bon escient, est-ce pas un misérable animal que l’homme ? » Et au milieu des scènes de guerre il se met à nous parler de l’oisiveté et des fantasmes, de son esprit qui vagabonde et du vaste monde qui vient de se révéler aux Européens, avec ses cannibales, ses animaux inconnus.

 

« Dürer représente un rhinocéros couvert d’écailles et de plaques de fer imbriquées, et cette image du rhinocéros se perpétue au moins deux siècles et réapparait dans les livres des explorateurs et des zoologues (qui ont vu de vrais rhinocéros et savent qu’ils n’ont pas d’écailles imbriquées, mais ne parviennent pas à représenter la rugosité de leur peau autrement que par ces écailles.) »
Umberto Eco, « Sémiologie des messages visuels », 1970

 

En 1515, alors que s’allumaient les premiers bûchers de l’Inquisition, un rhinocéros en chair et en os débarqua au Portugal. Dürer en fit une gravure restée célèbre quoique fantaisiste : il a figuré les plis de sa peau comme une carapace métallique, ses pattes comme des écailles de reptile ou de pattes d’oiseau, et lui a dessiné une queue d’éléphant.

Pendant des siècles, cette gravure fut reproduite comme une illustration fidèle de l’animal, alors même que le rhinocéros était désormais bien connu, et bien chassé. Comme le relève Umberto Eco, le symbole de Dürer était plus signifiant que la réalité – plus efficace – pour désigner la cruauté supposée de l’animal. Pourtant, malgré les apparences et contrairement aux forces de police françaises, le rhinocéros est un herbivore absolument dépourvu de cuirasses, et absolument pacifique.

 

Nous ne pouvons plus nous satisfaire d’un progrès économique ou scientifique qui ne s’interroge pas sur son impact sur l’humanité et sur le monde.
Emmanuel Macron, tweet du 9 avril 2018.

 

Tu as vu ? Les oiseaux disparaissent. Tu as vu ? L’Europe a donné son feu vert à la fusion entre Bayer (Zyklon B) et Monsanto (Agent Orange). Tu as vu ? Nicolas Hulot a disparu des radars. Tu as vu ? Guillaume Pepy, directeur de la SNCF, qui a remplacé les trains de marchandises par des camions, explique à présent que le fret n’est pas rentable et que ses employés sont des ânes. Tu as vu ? On reçoit en grande pompe le prince d’Arabie Saoudite, qui vend du pétrole et achète des armes. Le président tweete à tour de bras, toujours content. Si bien que la question se pose : est-ce qu’il gouverne, Twittos 1er, ou est-ce qu’il fait juste son boniment auprès d’autres puissances, pour brader à la découpe une terre, ses animaux et ses humains avec ?

 

BÉRENGER
 : Il me semble, oui, c’était un rhinocéros ! Ça en fait de la poussière !
Ionesco, Rhinocéros, 1959

 

Dans la pièce d’Eugène Ionesco, les rhinocéros sont une fois de plus effroyables. Ils arrivent en meute et cassent tout. L’intrigue est bien connue : alors qu’au début les honnêtes gens s’effarouchent, ils trouvent peu à peu un certain charme aux quadrupèdes dévastateurs, et puis perdent le langage, et puis finissent par se transformer tout à fait.

La réception de cette pièce s’est adaptée aux pays où elle se jouait : les Allemands y ont vu une dénonciation du nazisme, les franquistes espagnols du communisme, etc. Pour autant, la fable est plus large : « En réalité, dit Ionesco dans une interview de 1972, il s’agit là d’un processus très courant de nos jours, celui de la pensée grégaire, de la massification. Nous vivons dans un monde où presque personne ne peut plus penser, parce qu’il y a trop de choses à penser. […] Si bien que les gens adoptent des slogans, et les gens deviennent dangereux. » Le rhinocéros, c’est l’humain qui a renoncé à comprendre, à formuler, à nuancer.

 

« La démocratie est le système le plus bottom-up de la Terre »
Emmanuel Macron, 2018.

 

Résumons-nous : nous sommes comme des animaux qui chargent le fer ou le roc qui les a blessés. Dans un monde trop complexe, nous finissons par nous en remettre au premier slogan venu et à perdre le langage. Résultat, furieux, nous nous précipitons contre des murs. Exemple : alors que tout le monde (magistrats, étudiants, écolos, cheminots, infirmiers, caissiers, pilotes) est dans la rue pour de bonnes raisons et se prend les charges des militaires dans la figure, Twittos 1er lâche une phrase obscure sur les liens entre l’Eglise et l’Etat. Et là, idiots de rhinocéros que nous sommes, nous fonçons sur le bûcher idéologique (lequel ? peu importe) et nous oublions dans la seconde que le problème n’est clairement pas celui-là. Le problème, c’est plutôt les oiseaux, les trains, les terres, la justice, les humains.

Les guerres de religion étaient pilotées par les Anglais et les Espagnols, mais ce sont les Périgourdins qui s’entretuèrent. Non pas user de la bête et de l’homme, mais bien plutôt user la bête pour user l’homme : voilà le programme que les princes ont préféré lire dans Machiavel, et qu’ils continuent à appliquer.

 

« Congo Inc. fut plus récemment désigné comme le pourvoyeur attitré de la mondialisation, chargé de livrer les minerais stratégiques pour la conquête de l’espace, la fabrication d’armements sophistiqués, l’industrie pétrolière, la production de matériel de télécommunication. »
In Koli Jean Bofane, Congo Inc., 2014

 

L’autre question sans réponse, c’est de savoir pourquoi le rhinocéros, de Dürer à Ionesco jusqu’à Babar, est toujours menaçant. En réalité c’est un animal d’une gentillesse et d’une placidité totales. Il ne se bat qu’avec son ou sa partenaire sexuel(le), avant de conclure ; le reste de sa cour, c’est de faire des ronds avec sa queue afin de disséminer ses bouses en cercle, en guise d’offrandes. Une danse nuptiale qui a l’avantage de fertiliser le sol.

Ce n’est donc pas pour punition de ses cruautés que le dernier rhinocéros blanc s’en est allé périr au Kenya, à des milliers de kilomètres de son Congo natal. Là, des guerres sans merci font rage depuis des décennies : On annonce des conflits d’ethnies, de religions (Tutsis, Hutus, milices musulmanes, milices chrétiennes : autant de slogans), mais il ne s’agit que de minerais – lithium, tantalite, tout ce qui sert à fabriquer les smartphones aptes à nous balancer du newsfeed plein les mirettes et du slogan à perdre haleine. Et les rhinocéros ont dépéri, au milieu des massacres et des expropriations. On en a envoyé une poignée au Kenya, in extremis ; mais cela n’a pas suffit : le rhinocéros blanc n’est plus.

 

Au plus élevé trône du monde, nous ne sommes encore assis que sur notre cul.
Montaigne, Essais, 1595

 

Au terme de ce rapide questionnement, que pouvons-nous conclure ? Arrêtons le newsfeed, les slogans, reprenons le réel. Le rhinocéros est placide, n’a pas de cuirasse, et menacé de disparition. Les puissants n’ont d’égard que pour les sols et sous-sols, pas pour les bêtes ni pour les hommes. Quant à nous, sautons au dernier chapitre des Essais, où Montaigne a fait le tour du monde et de sa bibliothèque, et où il livre son bilan personnel en se promenant dans un verger : « quand je danse, je danse ». Comme le rhinocéros amoureux. Imitons-les. Zadifions les vergers où abriter les oiseaux, rejoignons les chambres à coucher, éteignons la 3G. Que le monde branle, nous n’y pouvons que peu ; mais nous sommes assez avertis désormais pour déjouer les slogans. Nous savons où est assis Twittos 1er. Se croirait-il le plus up du monde, il ne trône jamais que sur son bottom.

 

 

[Mouvement n°95 – photo FT]

En attendant l’assaut des spectres

 

 

Les actionnaires sursautent parfois en croisant des miroirs.

 

« Ce qui nous manque, c’est une incarnation. »
Bompard, P-DG de Carrefour, 2018.

En effet : l’hypermarché paraît désert, ce soir de semaine. La caissière, isolée au bout des trente-deux caisses, attend le client en lisant un prospectus de promotions, sans un regard pour le reflet que lui renvoie une incongrue colonne de miroirs en face d’elle, visage sans âge, corps plantureux sous le chasuble rouge estampillé Carrefour.

Un mouvement social touche la marque de distribution en réaction à l’annonce de la suppression de milliers de postes, de la fermeture de centaines de magasins et de l’automatisation des caisses. Dans la foulée de cette annonce, l’action Carrefour a gagné 3%. Comme les clients, le mouvement social est ici invisible. La paisible caissière achoppe quand même sur les magasins automatiques : « Ils veulent tout détruire. Le lien humain. Ils veulent nous faire disparaître ou quoi ? »

 

« Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace.
— Pourquoi vous regardez-vous au miroir, puisque vous ne pouvez vous y voir qu’avec déplaisir ?
L’homme épouvantable me répond : — Monsieur, d’après les immortels principes de 89, tous les hommes sont égaux en droits ; donc je possède le droit de me mirer ; avec plaisir ou déplaisir, cela ne regarde que ma conscience. »
Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

Les actions sont l’une des manières de capitaliser une entreprise : on partage le capital en un grand nombre de parts, et on propose ces dernières à l’achat du quidam, avec promesse de lui verser un dividende de chaque profit engrangé par l’entreprise. Les sociétés par actions ont été définies dans le Code du Commerce, quelques années après la Révolution française.

En un sens, le marché des actions représente une démocratisation du capitalisme ; grâce à la bourse, tout le monde peut devenir riche. Comme la Déclaration des droits de l’homme, la spéculation permet la mobilité sociale de celui qui s’en empare. D’ailleurs, le seul palais construit à Paris au XIXe siècle fut celui de la Bourse, temple de ce monde nouveau, régi par le spectre des possibles.

 

« En quinze jours, Hulot, devenu maigre comme un spectre, offrit à sa famille une ombre de lui-même. »
Balzac, La Cousine Bette, 1847

Les actions se vendent et s’achètent en fonction de ces possibles ; infiniment échangeables, elles n’ont pas besoin que ce qu’elles représentent existe : la spéculation dégage de la richesse par elle-même.

Dans Les Parents pauvres, dernier roman achevé de La Comédie humaine, Balzac narre les vies en miroir de la Cousine Bette et du Cousin Pons. La première, vieille fille cruelle, entreprend de spéculer sur la ruine de sa sœur, la baronne Hulot, par l’entremise du baron, qui dilapide en jupons la fortune familiale. Après avoir réussi à ruiner son monde, Bette décède en quinze jours et deux paragraphes. Le second, vieux garçon naïf, devient l’objet des spéculations du quartier lorsqu’il tombe malade et que sa logeuse découvre qu’il a chez lui une précieuse collection d’art. Sous la convoitise de tous, Pons se décharne et disparaît pour ainsi dire complètement de l’histoire.

Pour un plan social, c’en est un : quasiment tous les personnages des Parents pauvres décèdent à une vitesse fulgurante. Dans le monde balzacien, tout se passe comme si la spéculation vidait les personnages de leur substance vitale.

 

« Huit ombres de rois paraissent et traversent le théâtre à la file ; le dernier avec un miroir à la main. »
Shakespeare, Macbeth, 1623 

La spéculation ne date pas du XIXe siècle. Avec les sociétés par actions, les fonds privés prenaient la relève du mercantilisme, qui avait permis le triomphe des monarchies absolues. La formule en est simple : les princes fondant leur pouvoir sur l’or, ils doivent encourager le négoce et l’industrie afin d’augmenter les richesses produites, et donc les impôts perçus. C’est une spéculation autocratique.

L’Angleterre élisabéthaine fut la première à appliquer cette politique. En France, le mercantilisme prit le visage de Colbert, ministre de Louis XIV, qui encouragea une politique monopolistique. Il développa, entre autres, ce qu’on appela pompeusement la science spéculaire, qui permettait de produire des miroirs, un bien rare et à forte valeur ajoutée. La Galerie des Glaces de Versailles célébra ce triomphe économique ; le spectacle de la cour se donnait à toute heure, à la cour elle-même.

Or au même moment, au théâtre, les spectres envahissent la scène. A l’instar de son cousin anglais Macbeth, Dom Juan tombe nez à nez avec un fantôme vengeur, et c’est le premier spectre que connaît la langue française. Dom Juan, pourtant robuste, n’y survit pas. En même temps que se forme en Europe un modèle économique fondé sur la spéculation commerciale, les fictions font surgir une forme nouvelle de l’angoisse, où rien n’est moins sûr que l’existence des êtres.

« You know what capitalism is ? »
de Palma, Scarface, 1983

Au sommet de sa fortune et au fond de son jacuzzi, Tony Montana regarde les spots publicitaires des financiers qui s’enrichissent sur sa drogue, tout en gardant un œil sur la coûteuse vidéosurveillance qui berce sa paranoïa. Tous les écrans ne lui renvoient que des images de lui, ou plutôt de son empire. Avec son monopole sur la cocaïne bolivienne, Montana est riche au point que son banquier a augmenté les taux auxquels il lui facture le blanchiment. Ce qui le met en rogne : le capitalisme, c’est se faire baiser, dit-il à son ami Manolo.

Progressivement, au XXe siècle, le droit des entreprises s’est aligné sur le droit de l’individu : garantie de la propriété, protection par la police, etc. La société par actions est devenue personne morale, et peut-être le fantasme de l’entrepreneur qui traverse le siècle vient-il de là : l’entreprise comme être surhumain. Rastignac a laissé place à Tony Montana. Mais cette individualité s’avère une illusion : l’argent est toujours déjà retourné à d’autres mains, alimentant d’autres richesses, vidéosurveillance, mafia, banques et drogues.

Dans le dos de son époux, Michelle Pfeiffer alias Elvira se tape une ligne devant sa psyché. Tony Montana trépigne, tout nu au centre de ce plan symétrique, écran versus miroir, publicité versus toxicomane, tandis que la caméra s’éloigne et que le dealer se dissout dans la mousse de son bain.

 

« Toi-même, Eric, réfléchis. Qu’est-ce que tu as acheté pour cent quatre millions de dollars ? Pas des dizaines de pièces, des vues incomparables, des ascenseurs privés. Pas les miroirs qui te disent comment tu te sens quand tu te regardes le matin. Tu as payé pour le chiffre lui-même. Cent quatre millions. Voilà ce que tu as acheté. Et ça les vaut. »
DeLillo, Cosmopolis, 2003.

Dans Cosmopolis, Eric, trader financier, passe la quasi-totalité du roman à l’arrière d’une limousine, bloqué dans les embouteillages d’une manifestation anticapitaliste puis dans le cortège funèbre d’une star de rap. Eric parie sur le cours des monnaies orientales, dernier avatar du vaste monde. Il ne s’intéresse ni aux manifestations ni aux funérailles. L’histoire est morte, la politique est passée, la foule est incongrue, la limo insonorisée. L’humain absent.

Sa longue errance fantomatique à travers Manhattan pourrait durer toujours ; elle ne s’achève que par son face-à-face avec sa propre mise à mort, elle-même spéculative – à la fois avérée et différée, indubitable et sans effet aucun. Ce que Don DeLillo nous dit, c’est que ce personnage n’est ni vivant ni mort. Un spectre plein aux as.

L’argument le plus retentissant consistait à présenter la colonisation comme une solution aux problèmes sociaux intérieurs de l’Angleterre, en dissipant la « masse oisive ».
Rediker et P. Linebaugh, L’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, 2008.

Le système de spéculation des royaumes de France et d’Angleterre du XVIIe siècle s’appuyait notamment sur les colonies, pourvoyeuses de matières premières. Ces empires nécessitaient une énorme quantité de main-d’œuvre pour travailler sur les bateaux et défricher les terres. Avant même la traite des Africains, les vagabonds des deux royaumes constituèrent ce vivier. Car pour que l’investissement rapporte, il fallait faire bosser gratis les humains : les paysans expropriés, jongleurs et autres vendeurs à la sauvette représentèrent cette force de travail, décuplant ce qui ne tarderait plus à s’appeler le taux de profit.

Dans L’hydre aux mille têtes, Markus Rediker et Peter Linebaugh montrent que l’avènement de ce système spéculatif a été ponctué d’émeutes et séditions, dont la célèbre mutinerie des naufragés du Sea-Venture, qui donnerait à Shakespeare la trame de La Tempête. Shakespeare transforme cependant la révolte : c’est le spectre Ariel, complice de Prospero, qui est à lui seul capable de déclencher des tempêtes. L’émeute, pour être spectrale, n’en demeure pas moins redoutablement efficace. La foule est occulte, invisible et puissante.

 

« Un peuple devrait donc gérer ses propres apparitions, et par conséquent ses propres disparitions, pour qu’il se passe enfin quelque chose ? »
Nathalie Quintane, Les années 10, 2014

Pendant que M. Bompard, PDG de Carrefour, cherchait une incarnation pour son plan social, l’effroi a saisi les bourses mondiales. Foire d’empoigne dans les open-spaces. Les cours plongèrent. Que se passait-il ? On avait augmenté les salaires des travailleurs américains. Panique sur la bourse : le peuple, pour être spectral, n’en a pas moins le lourd inconvénient d’exister. Le taux de profit et la spéculation n’aiment pas ça du tout.

Mais personne n’eut trop le loisir de méditer à ce problème, qui faisait de l’humain un obstacle à l’enrichissement humain : soudain, à l’annonce d’une promotion spéciale, des gens se ruèrent dans les supermarchés immenses. Baisse du cours de la pâte à tartiner : panique sur l’hyper. On s’offusqua du manque criant d’élégance des chalands, capables de se latter la tronche pour un pot d’huile de palme aux noisettes. Quelle image de nous – quel reflet – cela allait-il donner ? Tout le monde n’a pas l’élégance de devenir maboule en limousine : voilà ce que méditaient les commentateurs désolés. L’humain, cette ruine des illusions.

La caissière scanne les articles à toute vitesse et sourit d’un air espiègle. « Nous faire disparaître ? Ça non, ils n’y arriveront pas. »

 

(Mouvement n°94, mars 2018)

Fictions, Poisons, Antidotes

 

 

 

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(Chronique Cut-up Nation 1 – Mouvement – Janvier 2018)

 

 « Je rejoins complètement ce qu’a dit Mme la Députée sur le cinéma français. Je veux qu’on ait une action ferme là-dessus. Je ne comprends pas l’importance de la cigarette dans le cinéma français. »

Agnès Buzyn, Ministre de la Santé, 20 novembre 2017

 

Le tabac est nocif dans le cinéma français. La Ministre rejoint donc complètement la proposition de la députée, d’interdire de fumer dans le cinéma français. Il faut qu’on soit en sécurité dans le cinéma français. Car cette plante que les Amérindiens considéraient comme magique et que la Renaissance, première mondialisation, offrit au monde est toxique ; or la Ministre de la Santé est là, entre autres actions fermes, pour lutter contre la toxicité. Mais elle ne semble pas voir qu’il y a une différence entre le poison fictif et le poison réel. Non seulement elle ne semble pas le voir, mais elle semble conférer au poison fictif le pouvoir magique de passer à travers l’écran pour contaminer le monde réel. Alors tout le monde se paye sa fiole.

 

 

« Cela fait, il demanda à Panurge l’horoscope de sa nativité. Panurge lui ayant baillé, il fabriqua promptement sa maison du ciel en toutes ses parties, & considérant l’assiette, & les aspects en leurs triplicité, jeta un grand soupir, & dit : J’avais déjà prédit apertement que tu serais cocu, à cela tu ne pouvais faillir : ici j’en ai d’abondant assurance nouvelle. Et t’affirme que tu seras cocu.»

                                   Rabelais, Tiers-Livre, 1546

 

Le mot magie est arrivé en France à la Renaissance, par la traduction de l’arithmétique arabe, avec le sens de « sorcellerie des anciens Perses ». Rabelais le premier s’empare du mage pour en faire un personnage comique, dans le Tiers Livre, où Panurge, décidant de se ranger mais craignant d’être cocu, consulte tous les savants disponibles – dont Her Trippa, mage, qui par « Astrologie, Géomancie, Chiromancie, Métopomancie, & autres de pareille farine, prédit toutes choses futures ». Mais pas plus que les autres il ne rassure Panurge. Car en même temps que l’Europe découvre les sciences et les mondes nouveaux, elle découvre le doute ; et Panurge, s’il veut se marier, devra accepter l’incertitude de la réalité des choses, ce poison contre lequel ni mages persans ni alchimies arabes n’ont de remède.

 

« Détruire les mauvaises herbes, qui détournent à leur profit la lumière et l’eau nécessaires à la croissance de la plante ; lutter contre les insectes qui s’attaquent aux plantes, les rendant impropres à la consommation, et qui peuvent être vecteurs de virus potentiellement dangereux pour la santé des consommateurs ; combattre les maladies provoquées par des agents pathogènes… »

Monsantoglobal.com, « Les produits de protection des cultures, une utilité reconnue ».

 

Pendant qu’Agnès Buzyn s’inquiète de la toxicité des cigarettes dans les films, le Parlement européen ré-autorise l’utilisation des désherbants et pesticides à base de glyphosates pour les cinq prochaines années. Ils sont pourtant classés cancérigènes par l’OMS. Mais l’étude menée pour le compte de l’UE a tout simplement copié-collé la revue scientifique fournie par Monsanto, dépositaire du brevet du Roundup. Dans cette revue, près des deux tiers de la littérature concluent à la toxicité du glyphosate ; dans le tiers restant, certains articles ont été écrits par des employés de la firme et publiés sous des noms d’emprunt. Mais toutes les études qui affirment que le Roundup et ses avatars sont du poison sont considérées comme non fiables ou non pertinentes – donc, elles ne peuvent dire la vérité. La vérité [glyphosate toxique] est dénoncée comme fiction par un menteur [le promoteur du glyphosate]. Pour Monsanto, le poison, c’est la mauvaise herbe, le Roundup est le remède. C’est donc sa fiction à lui [glyphosate inoffensif] qui engage le Parlement à ne pas tenir compte de la vérité – et donc à autoriser le poison. Agnès Buzyn avait peut-être raison, somme toute : la fiction peut très bien empoisonner le réel.

 

« Ils se figurent l’ivresse du haschisch comme un pays prodigieux, un vaste théâtre de prestidigitation et d’escamotage, où tout est miraculeux et imprévu. »

Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels, 1869

 

Les deux Guerres de l’opium, par lesquelles les deux puissances coloniales du XIXe siècle, la France et le Royaume-Uni, forcèrent la Chine à s’ouvrir au commerce international, furent l’incarnation d’un nouvel état des relations internationales, celui du libéralisme mondialisé. La Chine ne voulait pas abandonner son protectionnisme ; les Anglais envoyèrent des tonnes d’opium indien dans l’Empire du milieu, lequel opium connut un immense succès et contamina l’ensemble des classes de la société. Lorsque l’empereur chinois, devant l’étendue du désastre, voulut l’interdire, les Anglais lui déclarèrent la guerre et le contraignirent à accepter ce qu’ils appelaient le libre-échange. Dans les dix ans qui suivirent les guerres, les émeutes de Chinois ruinés par l’arrivée des marchandises européennes se comptèrent par centaines.

Pendant ce temps, les aliénistes européens faisaient des expériences avec le haschisch pour soigner (calmer) les fous ; un poison peut aussi être un remède, se disaient-ils. Les artistes parisiens s’emparèrent des deux drogues comme d’un exotisme neuf qu’ils se partageaient entre happy few dans des hôtels particuliers de l’Île Saint-Louis ; l’opium et le haschisch devinrent des sujets pour les toiles orientalistes de Delacroix ou d’Emile Bernard. Le miracle de la marchandise était là tout entier : l’hallucination et le lointain offerts à chaque Européen, chatoyant spectacle du capitalisme.

 

 

« Comment et pourquoi ces images nous font-elles peur ? »

Kader Attia, Des régimes de l’éloignement à l’abolition des espaces 2017.

 

C’est un exercice national, applicable de la maternelle au bac. Il se présente sous la forme du scénario suivant : un véhicule bélier enfonce les grilles de l’école. Des hommes armés de fusils automatiques en descendent et se mettent à tuer tout ce qui bouge. La consigne est simple : imaginer que c’est vrai. Bien sûr, on est au fin fond de la Seine-et-Marne et il est évident qu’il est mille fois plus probable de mourir fauché par un 44-tonnes sur la départementale que de se trouver face à ces spectres – sortis de quel cauchemar érigé en fondation ? La fiction agit cependant (ou par conséquent) à merveille : tout le monde a peur.

Pour l’artiste Kader Attia, la grammaire de l’image déployée par Daesh n’est qu’une appropriation de codes iconographiques tout à fait éloignés, quoi que prétendent les soldats de l’Etat islamique, de l’univers des premiers compagnons du Prophète : ils appartiennent au contraire à l’imaginaire orientaliste européen. Le Maure, le Sarrasin et le Turc gardaient encore la force surhumaine acquise depuis les récits des Croisades : une force de conte. En transitant non plus par un système médiatique fondé sur le lointain, mais par l’instantanéité de la technologie actuelle, où ce qui se produit ailleurs apparaît en même temps sur n’importe quel écran du monde, cet imaginaire acquiert sa puissance : il semble vrai.

 

« En quelque sorte, vous m’infligez le supplice de Shéhérazade consistant à parler pour ne pas être exécuté mais je peux tout à fait être Shéhérazade. »

Macron, Congrès des maires de France, 24 novembre 2017

 

Il est étonnant que personne n’ait relevé cette performance du Président de la République, qui, devant un parterre d’élus locaux venus avec l’intention d’en découdre, s’identifie ni une ni deux à Shéhérazade. Macron embobine les édiles furieux contre ses réformes fiscales avec une maestria proprement merveilleuse. Peut-être se sont-ils sentis flattés : eux seraient alors le sultan tout-puissant ; certainement, ils ont oublié que le sultan des Mille et une Nuits a décidé d’exécuter ses épouses successives en mémoire de la première, qui l’avait fait cocu.

Mais il faut croire que le président-princesse les a fait rêver, les élus. « Les chiffres sont là, mais la réalité sera là demain », ajoute-t-il, manifestement pénétré de son rôle – différer le dénouement par la séduction d’un récit. L’arithmétique et la magie viennent à nouveau prêter main forte au magicien. Il suffit que les chiffres soient là. Chiffre : en arabe : vide ; mot passé en français à la Renaissance avec le double sens de zéro et de code secret. Où l’on peut conclure que le raisonnement par le chiffre (aussi appelé néolibéralisme) tient à la fois de la magie orientalisante et du néant politique – ce qui ne l’empêche pas de faire mouche.

 

« Somme toute, j’étais intrigué et empoisonné en même temps. Maintenant qu’il s’agissait d’ouvrir les yeux dans la nuit j’aimais presque autant les garder fermés. Mais Robinson semblait tenir à ce que je les ouvrisse. »

                                  Céline, Voyage au bout de la nuit, 1933

 

Le Voyage au bout de la nuit s’achève brutalement, au bout de ses 500 pages, par la mort de Robinson au petit matin. Cet étrange personnage apparaît à Bardamu, le narrateur, au hasard des paysages que « le dieu Dollar » a produits autour du monde : la guerre, des colonies, dans les faubourgs miteux et finalement près de l’asile où Bardamu finit par exercer comme médecin, après avoir été en proie à des délires récurrents de malaria et de quinine pendant les deux tiers du roman. Robinson est triste. Là où Bardamu désire le corps des femmes, Robinson s’en moque, et c’est son comparse qui se tape sa fiancée. Si le Voyage relevait de la littérature fantastique, tout serait clair : Robinson en spectre sombre dans la tête de Bardamu, dans ce long cauchemar nocturne, qui s’achève à l’aube avec son anéantissement. Or le Voyage ne relève pas du fantastique, et c’est bien là sa force. Autobiographie ? réalisme ? affabulation ? impossible à dire.

Céline propose une seule attitude au lecteur : le doute, sur le fait que Robinson existe ou non ailleurs que dans le délire de Bardamu, mais aussi sur le fait que Bardamu ait quelque chose à raconter hors de ce douteux bonhomme/douteux délire. Ce faisant, l’écrivain livre l’astuce des magiciens de la fiction comme on ne peut le faire qu’en littérature. Non pas poison mais placebo, chiffre si on souhaite y lire un code, la fiction n’engage que ceux qui y croient. A se rappeler face à Shéhérazade.