Fictions, Poisons, Antidotes

 

 

 

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(Chronique Cut-up Nation 1 – Mouvement – Janvier 2018)

 

 « Je rejoins complètement ce qu’a dit Mme la Députée sur le cinéma français. Je veux qu’on ait une action ferme là-dessus. Je ne comprends pas l’importance de la cigarette dans le cinéma français. »

Agnès Buzyn, Ministre de la Santé, 20 novembre 2017

 

Le tabac est nocif dans le cinéma français. La Ministre rejoint donc complètement la proposition de la députée, d’interdire de fumer dans le cinéma français. Il faut qu’on soit en sécurité dans le cinéma français. Car cette plante que les Amérindiens considéraient comme magique et que la Renaissance, première mondialisation, offrit au monde est toxique ; or la Ministre de la Santé est là, entre autres actions fermes, pour lutter contre la toxicité. Mais elle ne semble pas voir qu’il y a une différence entre le poison fictif et le poison réel. Non seulement elle ne semble pas le voir, mais elle semble conférer au poison fictif le pouvoir magique de passer à travers l’écran pour contaminer le monde réel. Alors tout le monde se paye sa fiole.

 

 

« Cela fait, il demanda à Panurge l’horoscope de sa nativité. Panurge lui ayant baillé, il fabriqua promptement sa maison du ciel en toutes ses parties, & considérant l’assiette, & les aspects en leurs triplicité, jeta un grand soupir, & dit : J’avais déjà prédit apertement que tu serais cocu, à cela tu ne pouvais faillir : ici j’en ai d’abondant assurance nouvelle. Et t’affirme que tu seras cocu.»

                                   Rabelais, Tiers-Livre, 1546

 

Le mot magie est arrivé en France à la Renaissance, par la traduction de l’arithmétique arabe, avec le sens de « sorcellerie des anciens Perses ». Rabelais le premier s’empare du mage pour en faire un personnage comique, dans le Tiers Livre, où Panurge, décidant de se ranger mais craignant d’être cocu, consulte tous les savants disponibles – dont Her Trippa, mage, qui par « Astrologie, Géomancie, Chiromancie, Métopomancie, & autres de pareille farine, prédit toutes choses futures ». Mais pas plus que les autres il ne rassure Panurge. Car en même temps que l’Europe découvre les sciences et les mondes nouveaux, elle découvre le doute ; et Panurge, s’il veut se marier, devra accepter l’incertitude de la réalité des choses, ce poison contre lequel ni mages persans ni alchimies arabes n’ont de remède.

 

« Détruire les mauvaises herbes, qui détournent à leur profit la lumière et l’eau nécessaires à la croissance de la plante ; lutter contre les insectes qui s’attaquent aux plantes, les rendant impropres à la consommation, et qui peuvent être vecteurs de virus potentiellement dangereux pour la santé des consommateurs ; combattre les maladies provoquées par des agents pathogènes… »

Monsantoglobal.com, « Les produits de protection des cultures, une utilité reconnue ».

 

Pendant qu’Agnès Buzyn s’inquiète de la toxicité des cigarettes dans les films, le Parlement européen ré-autorise l’utilisation des désherbants et pesticides à base de glyphosates pour les cinq prochaines années. Ils sont pourtant classés cancérigènes par l’OMS. Mais l’étude menée pour le compte de l’UE a tout simplement copié-collé la revue scientifique fournie par Monsanto, dépositaire du brevet du Roundup. Dans cette revue, près des deux tiers de la littérature concluent à la toxicité du glyphosate ; dans le tiers restant, certains articles ont été écrits par des employés de la firme et publiés sous des noms d’emprunt. Mais toutes les études qui affirment que le Roundup et ses avatars sont du poison sont considérées comme non fiables ou non pertinentes – donc, elles ne peuvent dire la vérité. La vérité [glyphosate toxique] est dénoncée comme fiction par un menteur [le promoteur du glyphosate]. Pour Monsanto, le poison, c’est la mauvaise herbe, le Roundup est le remède. C’est donc sa fiction à lui [glyphosate inoffensif] qui engage le Parlement à ne pas tenir compte de la vérité – et donc à autoriser le poison. Agnès Buzyn avait peut-être raison, somme toute : la fiction peut très bien empoisonner le réel.

 

« Ils se figurent l’ivresse du haschisch comme un pays prodigieux, un vaste théâtre de prestidigitation et d’escamotage, où tout est miraculeux et imprévu. »

Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels, 1869

 

Les deux Guerres de l’opium, par lesquelles les deux puissances coloniales du XIXe siècle, la France et le Royaume-Uni, forcèrent la Chine à s’ouvrir au commerce international, furent l’incarnation d’un nouvel état des relations internationales, celui du libéralisme mondialisé. La Chine ne voulait pas abandonner son protectionnisme ; les Anglais envoyèrent des tonnes d’opium indien dans l’Empire du milieu, lequel opium connut un immense succès et contamina l’ensemble des classes de la société. Lorsque l’empereur chinois, devant l’étendue du désastre, voulut l’interdire, les Anglais lui déclarèrent la guerre et le contraignirent à accepter ce qu’ils appelaient le libre-échange. Dans les dix ans qui suivirent les guerres, les émeutes de Chinois ruinés par l’arrivée des marchandises européennes se comptèrent par centaines.

Pendant ce temps, les aliénistes européens faisaient des expériences avec le haschisch pour soigner (calmer) les fous ; un poison peut aussi être un remède, se disaient-ils. Les artistes parisiens s’emparèrent des deux drogues comme d’un exotisme neuf qu’ils se partageaient entre happy few dans des hôtels particuliers de l’Île Saint-Louis ; l’opium et le haschisch devinrent des sujets pour les toiles orientalistes de Delacroix ou d’Emile Bernard. Le miracle de la marchandise était là tout entier : l’hallucination et le lointain offerts à chaque Européen, chatoyant spectacle du capitalisme.

 

 

« Comment et pourquoi ces images nous font-elles peur ? »

Kader Attia, Des régimes de l’éloignement à l’abolition des espaces 2017.

 

C’est un exercice national, applicable de la maternelle au bac. Il se présente sous la forme du scénario suivant : un véhicule bélier enfonce les grilles de l’école. Des hommes armés de fusils automatiques en descendent et se mettent à tuer tout ce qui bouge. La consigne est simple : imaginer que c’est vrai. Bien sûr, on est au fin fond de la Seine-et-Marne et il est évident qu’il est mille fois plus probable de mourir fauché par un 44-tonnes sur la départementale que de se trouver face à ces spectres – sortis de quel cauchemar érigé en fondation ? La fiction agit cependant (ou par conséquent) à merveille : tout le monde a peur.

Pour l’artiste Kader Attia, la grammaire de l’image déployée par Daesh n’est qu’une appropriation de codes iconographiques tout à fait éloignés, quoi que prétendent les soldats de l’Etat islamique, de l’univers des premiers compagnons du Prophète : ils appartiennent au contraire à l’imaginaire orientaliste européen. Le Maure, le Sarrasin et le Turc gardaient encore la force surhumaine acquise depuis les récits des Croisades : une force de conte. En transitant non plus par un système médiatique fondé sur le lointain, mais par l’instantanéité de la technologie actuelle, où ce qui se produit ailleurs apparaît en même temps sur n’importe quel écran du monde, cet imaginaire acquiert sa puissance : il semble vrai.

 

« En quelque sorte, vous m’infligez le supplice de Shéhérazade consistant à parler pour ne pas être exécuté mais je peux tout à fait être Shéhérazade. »

Macron, Congrès des maires de France, 24 novembre 2017

 

Il est étonnant que personne n’ait relevé cette performance du Président de la République, qui, devant un parterre d’élus locaux venus avec l’intention d’en découdre, s’identifie ni une ni deux à Shéhérazade. Macron embobine les édiles furieux contre ses réformes fiscales avec une maestria proprement merveilleuse. Peut-être se sont-ils sentis flattés : eux seraient alors le sultan tout-puissant ; certainement, ils ont oublié que le sultan des Mille et une Nuits a décidé d’exécuter ses épouses successives en mémoire de la première, qui l’avait fait cocu.

Mais il faut croire que le président-princesse les a fait rêver, les élus. « Les chiffres sont là, mais la réalité sera là demain », ajoute-t-il, manifestement pénétré de son rôle – différer le dénouement par la séduction d’un récit. L’arithmétique et la magie viennent à nouveau prêter main forte au magicien. Il suffit que les chiffres soient là. Chiffre : en arabe : vide ; mot passé en français à la Renaissance avec le double sens de zéro et de code secret. Où l’on peut conclure que le raisonnement par le chiffre (aussi appelé néolibéralisme) tient à la fois de la magie orientalisante et du néant politique – ce qui ne l’empêche pas de faire mouche.

 

« Somme toute, j’étais intrigué et empoisonné en même temps. Maintenant qu’il s’agissait d’ouvrir les yeux dans la nuit j’aimais presque autant les garder fermés. Mais Robinson semblait tenir à ce que je les ouvrisse. »

                                  Céline, Voyage au bout de la nuit, 1933

 

Le Voyage au bout de la nuit s’achève brutalement, au bout de ses 500 pages, par la mort de Robinson au petit matin. Cet étrange personnage apparaît à Bardamu, le narrateur, au hasard des paysages que « le dieu Dollar » a produits autour du monde : la guerre, des colonies, dans les faubourgs miteux et finalement près de l’asile où Bardamu finit par exercer comme médecin, après avoir été en proie à des délires récurrents de malaria et de quinine pendant les deux tiers du roman. Robinson est triste. Là où Bardamu désire le corps des femmes, Robinson s’en moque, et c’est son comparse qui se tape sa fiancée. Si le Voyage relevait de la littérature fantastique, tout serait clair : Robinson en spectre sombre dans la tête de Bardamu, dans ce long cauchemar nocturne, qui s’achève à l’aube avec son anéantissement. Or le Voyage ne relève pas du fantastique, et c’est bien là sa force. Autobiographie ? réalisme ? affabulation ? impossible à dire.

Céline propose une seule attitude au lecteur : le doute, sur le fait que Robinson existe ou non ailleurs que dans le délire de Bardamu, mais aussi sur le fait que Bardamu ait quelque chose à raconter hors de ce douteux bonhomme/douteux délire. Ce faisant, l’écrivain livre l’astuce des magiciens de la fiction comme on ne peut le faire qu’en littérature. Non pas poison mais placebo, chiffre si on souhaite y lire un code, la fiction n’engage que ceux qui y croient. A se rappeler face à Shéhérazade.

 

 

 

 

 

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Super-héros: remarques.

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RÈGLES GÉNÉRALES EN VUE DE L’ÉTABLISSEMENT

D’UNE SOCIÉTÉ SUPER-HÉROÏQUE

  1. La mise à disposition de super-héros dans une société donnée permet de maintenir la paix sociale, en diminuant l’aigreur généralisée due à l’ensemble des injustices et brimades subies par la population à l’aide du spectacle. C’est pourquoi les sociétés disposant de super-héros sont organisées de façon à leur permettre d’intervenir dans les meilleures et plus spectaculaires conditions.
  2. La construction de grands immeubles très hauts permet au super-héros de les escalader de façon extrêmement agile ou de s’envoler depuis le sommet et de voleter de gratte-ciel en gratte-ciel. Dans un univers rural, des plaines ou du boccage, le super-héros perdrait beaucoup de son panache. C’est pourquoi les sociétés super-héroïques se reconnaissent à leurs hautes skylines, qui attirent les super-héros.
  3. Les sociétés super-héroïques sont de préférence implantées sous des lattitudes peu amènes, avec des conditions climatiques difficiles, tempêtes, ouragans, ou à défaut pic de pollution ou catastrophes nucléaires; ce de façon à ce que le super-héros puisse défier les éléments pour accomplir son œuvre de justicier.
  4. Le maintien d’une bonne part de la population dans une misère durable permet au super-héros d’avoir toujours beaucoup de faibles à aider. Une société super-héroïque mettra tout en œuvre pour avoir un stock de pauvres à disposition : incitation à l’endettement, éducation minimale des jeunes gens, couverture santé dérisoire, coupe des allocations, etc.
  5. Plus généralement, l’existence de castes ségrégatives, qu’elles soient économiques, sociales ou raciales, sera vue comme le moyen de mettre en valeur la bonne âme du super-héros, qui pourra ainsi atténuer ponctuellement l’injustice provoquée par l’organisation inégalitaire de la société super-héroïque.
  6. Une société super-héroïque veillera à avoir des forces de l’ordre absolument sous-payées, ou trop peu nombreuses, et idéalement corrompues et stupides, de façon à ce que le super-héros ne soit pas doublé par des gens banals dans ses entreprises de salut public.
  7. Une société super-héroïque sera la plus dangereuse possible, surtout à la nuit tombée, pour provoquer l’inquiétude et le désir de la venue du super-héros. Elle facilitera la prostitution, le trafic et toutes les économies parallèles permettant l’existence de victimes collatérales que le super-héros pourra défendre.
  8. Les plus bas instincts, la cruauté la plus pure et la perversité sous toutes ses formes seront cultivés dans une société super-héroïque pour donner aux super-héros des ennemis à combattre.
  9. L’envie, la jalousie, le mensonge seront encouragés, notamment chez le personnel des journaux et médias, de façon à ce que le super-héros soit gêné dans son action et ne se mette pas en tête de devenir une personnalité politique apte à propager la justice à grande échelle.
  10. A cette fin, la société super-héroïque prendra garde de ne recruter comme super-héros que des individus assez mal insérés socialement, rongés par la timidité et/ou la culpabilité, peine-à-jouir et assez ternes dans leur existence quotidienne.
  11. Pour encourager l’envie, la jalousie et le mensonge, la société super-héroïque disposera par ailleurs de moyens tels que la publicité pour des gadgets chers, la non-reconnaissance du mérite autre que fondé sur la fortune, la possibilité de s’enrichir plus vite et mieux via l’arnaque et l’usurpation, la vénalité des belles femmes, l’orgueil des puissants, l’analogie entre belle voiture et puissance sexuelle.
  12. Dans la société super-héroïque la révolution ne sera à aucun moment envisagée, par personne. Elle sera immuable dans ses fondements inégalitaires et sa violence intrinsèque, car les super-héros sont immortels.

***

 LE POTENTIEL SEXUEL DE CATWOMAN

Moi je dirais qu’il y a une chose qui m’a toujours gênée, depuis ma plus tendre enfance, avec les super-héros, c’est que leur potentiel sexuel n’est jamais clair. C’est un peu un parcours fléché qui dessine un cercle, tu as l’impression que tu vas arriver très vite quelque part et tu suis toutes les flèches non sans un certain émoi et moi je fonce dans ces cas-là mais peine perdue, tu te retrouves au point de départ et tu te demandes si tu ne t’es pas tout inventé dans tes draps fleuris.

Je prends un exemple. Tu as huit ans et après le goûter tu regardes les dessins animés Batman. Tu as eu une journée d’école assez banale, tu as joué à chat à la récré et tu t’es demandé pourquoi Kevin était si petit mais en même temps c’est peut-être grâce à ça qu’il court vite. Tu es rentré après avoir dit au revoir à la maîtresse, tu as mangé un bol de Cheerios – le matin tu manges des tartines, les céréales c’est pour le goûter – et tu t’es installé devant la télé pour regarder les dessins animés Batman. A Gotham City il fait un temps sinistre en général, et Batman combat toujours des personnages inquiétants, le pire étant clairement Joker, qui rit mais il n’est vraiment pas drôle. Heureusement Batman et Robin, à défaut de rire beaucoup, sont très gentils et rétablissent toujours le bien et Joker est défait, il enrage, et tu sais, tu as confiance, qu’à la fin de cet épisode sinistre et inquiétant quand même tout ira à peu près et que tu iras faire tes devoirs dans une atmosphère de relative sérennité. Tu as confiance, c’est une sorte de contrat tacite entre la télé et toi, atmosphère sinistre, sérieux, mais retour de la justice, bon; peut-être que tu apprends le monde, peut-être que ça te prépare à la vie qui sera un jour la tienne où rire sera inquiétant et tout sera sinistrement sérieux mais au moins ça finira à peu près bien et tu feras tes devoirs sereinement. En tout état de cause ce contrat entre la télé et toi tu l’acceptes, il te convient.

Et là bim, irruption de Catwoman. Est-ce que quelqu’un sur terre a un jour pris la peine de mesurer par électro-encéphalogramme et relevé des courbes de température et des pulsations cardiaques l’effet de l’apparition dans la télé du personnage de dessin animé Catwoman sur un enfant de huit ans rentrant de l’école et venant d’engloutir un demi-paquet de Cheerios? Est-ce que quelqu’un a pris cette peine? Je pose la question. Il y aurait de quoi révolutionner les sciences pédiatriques. Parce que tu as beau avoir huit ans et être à mille lieues de penser à ce que tu feras un jour avec ton sexe, et n’être préoccupé que par en gros la récré et la couleur de ton stylo quatre couleurs, eh bien il est indubitable que Catwoman te paraît ce qu’elle est: une bombe sexuelle. Féline et souple et si parfaitement moulée dans son étrange combinaison, pour ne rien dire de la double et fascinante énigme que constituent son masque et son fouet, parce qu’il arrive qu’elle ait un fouet, un long fouet de cirque, et parfois elle rampe, parfois elle se dresse, il est impossible de savoir si elle est gentille comme par exemple la maîtresse ou ta mère, ou si elle est perverse comme Johanna, cette fille que tu ne supportes pas dans ta classe car elle est laide et menteuse. Catwoman est masquée et son corps tout en courbes élastiques passe et repasse sur l’écran de la télé. Elle est inquiétante et désirable. Désirable et inquiétante. Tu n’en sors pas même si tu n’as pas les mots pour le dire. La seule solution pour que tu en sortes serait que le dessin animé organise cette évidence, tranche : soit qu’elle devienne franchement inquiétante, qu’elle devienne une méchante et que Batman la bute, soit qu’elle s’avère être une gentille franchement désirable et que Batman la baise. Je schématise. Mais enfin il faudrait élucider son cas, pour le bien de tes exercices de maths et de ton sommeil et du cours de tes pensées qui dévie fort de ce qu’il devrait être à ton âge. Je veux dire si le dessin animé veut ton bien, si la télé veut ton bien. Dans l’objectif de la sérénité.

Or que nenni. Batman ne fait rien du tout. Il n’a pas l’air perturbé. Des fois Catwoman n’est pas là pendant des siècles d’épisodes et Batman et Robin font comme si elle n’avait jamais existé, ils ne demandent jamais : mais où est passée cette bombe de Catwoman alors que toi tu t’inquiètes, secrètement, même si ça finit toujours à peu près bien à Gotham City, tu te demandes. Et parfois paf, que revoilà Catwoman, toujours aussi impénétrable, comme si de rien n’était. Batman et Robin n’ont pas du tout l’air surpris de la voir. Batman ne réagit pas. Elle est là à étirer ses griffes devant lui avec ce mouvement de tout le corps qui te met la fièvre et lui, rien, il a des comptes à régler avec un méchant et ça ne lui fait ni chaud ni froid. D’autres chats à fouetter, Batman. Mais alors pourquoi elle est là, Catwoman? Pourquoi elle est dans le dessin animé?

Et après si tu as des problèmes dans ta vie sexuelle quand tu vivras dans le monde sinistre et sérieux tu auras toutes les chances de repenser à Catwoman et à Batman, et tu te diras que c’est à cause d’eux si tes désirs ne vont pas recta là où il faut, et tu auras raison. Je suis sûre que nous sommes une génération sexuellement traumatisée par Catwoman dans le dessin animé Batman. Je n’en démordrai pas. Le complexe d’Œdipe excusez-moi mais à côté c’est du gâteau, parce qu’au moins entre papa et maman il s’est finalement passé quelque chose. Alors que dans le dessin animé, la tension super érotique, elle n’aboutit à rien du tout. Elle est là et elle perdure pour elle même comme un tout petit caillou dans la chaussure qu’on n’enlèverait jamais mais qui ferait que pendant tout le chemin on y penserait. C’est obsédant et anodin. N’importe quoi. Et à présent dans le monde sinistre et sérieux la tension super érotique on sait la reconnaître, on la guette, on l’attend mais quand il s’agit de l’assouvir on est totalement perplexe ce qui fait qu’au bout du compte on revient toujours au sinistre et au sérieux.

Je prends un autre exemple. Tu as dix ou onze ans et tu regardes la série de téléfilm Loïs et Clark. Donc tu es désormais assez grand pour avoir compris que d’une part ce sont des acteurs, d’autre part que tu peux te passer de Cheerios pour le goûter et ce ne sera pas la fin du monde. Bon. L’idée c’est que Clark est en fait Superman. Dans chaque épisode il se transforme, c’est d’ailleurs le seul intérêt de cette série située elle à Métropolis, dont tu ne sais pas que c’est une société futuriste extrêmement vraisemblable montrant bien l’aliénation de l’individu par la rationalisation du travail et de la production. Tu constates juste que le temps y est un peu moins dégueulasse qu’à Gotham City, mais tu n’en tires aucune conclusion hâtive. L’essentiel à tes yeux étant que Superman se dépêche de venir pour sauver la veuve ou l’orphelin ou l’otage présenté dans l’épisode. Parce que Clark, sérieux: rien d’excitant, propre sur lui, petites lunettes, sérieux, sérieux, et lent. Toujours avec ses petits papiers et son petit téléphone, et à se consumer d’amour pour Loïs mais sans même la regarder. Il est correct, vraiment. Aucun problème avec Clark.

Sauf que oh là là, quand il se transforme! Adieu petites lunettes! Sainte vierge! Il perd toute bienséance! Il arrache sa chemise! Je dis bien il l’arrache, il ne la déboutonne pas calmement, il l’arrache d’un geste bref et définitif et son torse bandé, extrêmement musclé apparaît moulé dans ce tissu bleu – mais qui aurait soupçonné un torse aussi puissant? Il le met où, Clark, d’habitude, ce torse? Il arrache la chemise, il l’arrache, crac, des deux mains et le torse jaillit, bandé, on s’attend à ce qu’il rugisse. Et ensuite on voit les épaules, et les fesses (ne disons rien de ce slip rouge extrêmement moulant lui aussi), et la puissance de Superman qui s’envole et prend dans ses bras de faibles victimes qui se blotissent contre son torse. Frissons frissons d’émoi des jeunes téléspectateurs lorsqu’il arrache leur proie aux affreux aléas de l’existence et qu’il l’emporte contre son torse bandé dans les airs. Et après? Après rien. Tu as onze ans et tu te consumes de désir mais tu ne sais pas encore comment ça s’appelle et tu n’en tires aucune conclusion hâtive, et tu rêves d’être blotti contre ce torse et tu revois ce geste qu’il a, crac, pour arracher la chemise et puis en fait – non, Clark Kent a remis une chemise et s’est rabougri derrière ses lunettes et il ne profite même pas de ses avantages physiques pour conquérir Loïs, cette dinde, qui n’a toujours pas compris que c’était lui Superman. Et rebelotte les petits articles et la petite vie de bureau kaki et la routine asexuelle des journées de Clark Kent. Je pose la question: est-ce que les réalisateurs de ces chefs d’œuvre n’auraient pas pu parfois insérer une toute petite scène érotique dans la série? Même extrêmement courte? Juste une fois dénuder ce torse? Au moins ça aurait mis une borne au fantasme. Parce que oui, tu as onze ans peut-être mais tu fantasmes, c’est comme ça. Alors le contrat avec la télé c’était de voir que les faibles sont sauvés et que tout va bien, mais finalement quand tu l’éteins, tout ce que tu as retenu, et dix, vingt ans plus tard encore, c’est ce torse prêt à rugir, bombé, et ces mains puissantes qui arrachent la chemise. Mais après qu’est-ce que tu vas faire? Eh bien tu vas mettre une chemise et tu ne vas pas l’arracher en rugissant. Juste tu auras envie. Tout le temps. Et tu ne le feras pas. Jamais. C’est le superérotisme. C’est pareil que l’érotisme mais sans assouvissement. Moi ça me pose quand même problème.

***

CHRONOLOGIE SOMMAIRE

1859: Marx théorise la superstructure, reflet idéologique des conditions de production. Toute création artistique est l’expression d’un rapport de classes, et vise au maintien de ce rapport. Tout héros est un élément de la superstructure.

1916: Piggly Wiggly, littéralement petit cochon à perruque, est le premier supermarché à ouvrir, à Memphis, USA.

1933: théorisation de la supernova, qui est l’explosion d’un soleil.

1938: création de Superman.

1944: William Thornton Rickert Fox publie un essai sur les Superpuissances, désignant les USA et l’URSS.

6 et 9 août 1945: utilisation par les Américains de la superbombe, qui fait de superbes carnages dans les populations nippones.

1947: le Bell X-1 est le premier avion super-sonique au monde.

1965: Kodak lance la caméra super 8, qui est destinée aux amateurs. Tout le monde peut devenir un héros.

1967: augmentation massive du tonnage des navires pétroliers, menant à la généralisation des superpétroliers.

1977: apparition des superstars.

Jusque là le monde avait été le monde, en somme. Le superhéros marque l’avènement du supermonde.

***

LE TÉMOIGNAGE DE LA FILLE DU TROISIÈME GAUCHE

(tribute to Pierre Guéry)

Elle dit qu’elle en a assez des superhéros. Elle dit qu’en fait, elle s’est rendu compte qu’elle ne les aimait pas, ou plus. Elle souhaite qu’ils s’en aillent, tous. Elle dit qu’ils la fatiguent et que franchement elle n’a pas besoin de ça pour être fatiguée, que la vie est globalement fatiguante, la vie quotidienne, s’entend, sa vie. Que la vie est déjà pleine d’embûches et de traquenards et surtout, surtout, de choses auxquelles on n’arrive pas à parvenir, manger varié et équilibré, pratiquer une activité physique régulière, arrêter la cigarette, se montrer ferme dans l’éducation des enfants, rester aimant, être juste, pimenter sa vie de couple, ne pas s’endormir sur ses lauriers, être généreux mais pas dispendieux, elle emploie ce mot, dispendieux, elle aimerait réussir à être généreuse sans être dispendieuse, équilibrée, juste, aimante, pimentée, régulière, variée, et qu’elle trouve que déjà d’essayer est héroïque. Elle finit par trouver, tout bien considéré, que rien que d’essayer de parvenir à tout cela, c’est déjà être héroïque tellement c’est épuisant. Donc franchement merci bien, mais les superhéros ont quelque chose du sel sur la plaie, elle emploie cette expression.

Déjà être héroïque est épuisant. Il y a des tas de gens qui n’essaient même pas, la plupart n’essaient pas, ils ne sont pas fermes ni justes, sa voisine n’est pas ferme du tout mais au contraire flasque, elle se répand dans un relent geignard de mauvais vin ou de tabac froid, ses mille kilos injustes dénotent l’absence totale de régularité et d’équilibre, et elle vient geindre, elle geint l’injuste, comme si tous les malheurs du monde s’étaient ramassés dans ses mille kilos de mauvaise graisse bréhaigne; ce qui est franchement injuste parce qu’elle ne veut pas pour sa part s’apitoyer sur son sort, mais elle a eu son lot, elle dit ça avec un regard fixe, une seconde seulement, puis elle tourne la tête comme pour chasser un moucheron. Et elle reprend, elle dit qu’en fait, on peut établir un distingo c’est son mot entre les gens normaux et les gens héroïques, sa voisine est quelqu’un de normal, c’est à dire qu’elle se prend la vie en travers de la figure, sans lutter, peut-être a-t-elle lutté par le passé mais c’est bien fini, du coup elle est laminée par la vie, elle est crashée, aplatie, rendue difforme par la vie, les gens normaux sont difformes, sa voisine est difforme et geignarde, et non juste et ferme et pimentée. Mais comme elle ne lutte pas elle a toute l’énergie nécessaire pour se plaindre des heures durant, alors qu’elle n’a nullement l’énergie de l’écouter. Etre normal revient à être difforme mais sans fatigue. Etre héroïque au contraire revient à s’épuiser pour garder une forme qui permette vie de couple, générosité, fermeté, jamais, jamais d’endormissement sur les lauriers, d’où l’immense fatigue.

A un cheveu du burn out. Frrrfou. Tu t’autoconsumes. Héroïquement. Tu t’embrases dans une odeur de viande brûlée, sans un cri, une grande torche à la place de ton corps maintenu ferme au prix d’épuisants efforts, un brasier, un feu de joie avec ta vie quotidienne. Mais non, en fait, parce que tu n’as pas le loisir de brûler; le burn out c’est bon pour les normaux, pour la voisine, le feu au gras de la voisine, pas pour les héroïques qui héroïquement résisteront à la tentation de se transformer en torche. Pas de brasero pour les héros. Ils continueront indéfiniment à porter leur vie quotidienne à bout de bras, ignifuges. Et si des fois ils avaient l’impression que tiens, je vais faire une pause, m’en griller une, je vais m’en griller une toute petite, un tout petit brasero, rien du tout, entre deux actes héroïques d’éducation et de pimentation, juste pour me reposer deux secondes, finalement j’en ai assez fait peut-être, le temps d’un bilan d’étape – eh bien paf, dit-elle, si jamais les gens héroïques croyaient pouvoir s’arrêter, paf, dit-elle, on leur balance un superhéros dans la figure et ils se sentent minables. La justice l’amour la générosité, ils n’y sont pas, du tout, du tout. Elle dit que ça c’est vraiment épuisant. Elle dit qu’on ne peut pas donner ça comme objectif aux gens déjà héroïques si on ne veut pas qu’ils se transforment en torches ambulantes, frrrfou. Elle dit qu’à un moment il faudrait qu’on leur fiche un peu la paix, aux héroïques.

Elle dit j’ajoute que c’est un peu injuste, mais injuste au second degré. Elle explique que les ennemis des superhéros sont toujours mauvais à 100%, d’où la tranquilité d’esprit avec laquelle ces derniers les exécutent. Elle dit que dans la vie ce n’est jamais si simple, et qu’on aimerait pouvoir exécuter les gens comme ça, d’une pichenette légitime, dire ferme-là aux jérémiades de la voisine, lui dire ta gueule, hors de ma vue gros tas de vinasse puante, j’ai à faire, lui exploser la tronche verbalement, lui faire sauter le crâne par un simple claquement de porte, mais elle ne le fait jamais, elle écoute la voisine, parce qu’elle essaie héroïquement d’être juste et que la voisine a sans doute bon fond, même si. Elle dit que les gens mauvais à 100% n’existent pas, et qu’on passe son temps à se faire des cas de conscience épuisants; que donc les super-héros viennent faire montre de leur supériorité, se poser en modèle, alors qu’en fait c’est bien trop schématique pour être applicable, elle trouve que l’héroïsme suffisait bien, que ce n’était pas la peine d’upgrader au superhéroïsme, elle dit je sais que je suis trop pessimiste, mais je n’y crois pas, moi, aux superhéros, et juste ils me fatiguent, j’ai l’impression avec eux que je n’arriverai jamais au bout de mes peines, et finalement j’aimerais ne plus les voir, ne plus les entendre, ne plus les admirer, leur corps ferme, leur coeur généreux, leur justice équilibrée, j’aimerais faire la sourde oreille, fermer les yeux, ne plus savoir, ne plus sentir, ne plus penser, et que disparaisse le superhéroïsme et l’héroïsme aussi pendant qu’on y est, et la voisine, et dormir, enfin, dormir.