Une question de générations (1er mai 2018)

 

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1/5/18 Pont d’Austerlitz (ft)

 

Commençons par souligner un fait remarquable : le préfet Delpuech dit la vérité. Il a d’abord annoncé dans un communiqué de presse que certains voudraient « s’en prendre aux symboles du capitalisme » – c’était vrai ; ensuite, il a promis un « vaste dispositif » – c’était encore vrai. Puis, donnant une conférence de presse en fin de journée, il a souligné que « les syndicats n’ont bien évidemment posé aucun problème » – et c’était toujours vrai.

Le seul point où l’on peut se permettre de douter un peu de la véracité de son propos, c’est à propos du nombre de manifestants « issus de mouvances extrémistes » regroupés dans le cortège de tête, en amont des défilés syndicaux qui ne posent « bien évidemment aucun problème » : il a dit 14500. Et là quand même, on est obligé de penser qu’il a comme l’air de quelqu’un qui ne voudrait pas dire quinze mille. Quelqu’un à qui ce nombre, quinze mille, ferait mal à la bouche. Quinze mille ça fait beaucoup, et ça fait un peu peur. Aux autres, et peut-être à M. le Préfet aussi, car à relire le communiqué de presse on sent rétrospectivement une certaine tension. Genre c’est chaud.

De fait, nous étions – approximativement, donc – quinze mille, entre le pont d’Austerlitz et le début du raidillon qui mène à la place d’Italie. Quinze mille fort jeunes (je ne parle pas pour moi), quinze mille qui n’avaient pas eu besoin de communiqués de presse pour savoir qu’il leur fallait écharpe, sérum phy et lunettes de nage, quinze mille enfin qui dans la bonne humeur accueillaient en leur sein les « mille black block » (il s’agit toujours de propos de M. le Préfet, non du capitaine Haddock), lesquels firent de leur mieux. Voitures incendiées, vitrines fracassées, couleurs d’émeute sur la rive gauche. Et nous autres les quatorze mille avalâmes benoîtement les torrents de lacrymos du « vaste dispositif » de robocops et de camions citernes, qui nous firent piétiner à tâtons en suffoquant durant de longs quarts d’heures. Certes, l’élégance qui jusque là prédominait dans les démarches et les tenues en prit un coup, mais nous restâmes constants, drôle de troupeau bigarré que nous sommes.

Quinze mille, donc. Je revois les titres il y a deux ans, sur le cortège de tête. Je les revois aussi, eux – nous, car quoique je sois une citoyenne plutôt honnête et plutôt paisible j’avais déjà contracté cette habitude fâcheuse de m’aventurer loin des ballons syndicaux. On peut dire que la progression a été exponentielle. Il y a deux ans, deux cents personnes s’en prenaient matériellement aux « symboles du capitalisme » ; aujourd’hui, 75 fois plus. On est passé d’un hameau à une sous-préfecture.

Le cortège syndical connaît la progression inverse. Il était gros selon la même source de 20 000 personnes – à peine plus que nous. Peut-être parce qu’il est interdit d’y casser des vitrines ; aussi, sans doute, à cause de la surreprésentation de Manu Chao dans les sonos. Mais surtout, en définitive, parce que les syndicats se sont tellement bien faits laminer en vingt-cinq ans de manifestations « dans le calme et sans heurts » contre des réformes qui visaient très clairement à les laminer, qu’ils sont presque au stade suprême de la dégringolade : un élément de folklore – M. Delpuech parlait dans le communiqué de presse de « manifestants traditionnels », ce qui sonne comme la promesse d’une imminente IGP ad hoc (la locution latine, pas le capitaine). On est donc en droit de douter de l’efficacité de leur stratégie, qui fait dire à l’un des plus éminents représentants de l’Etat, en ces temps de grèves interprofessionnelles, qu’ils ne posent « bien évidemment » aucun problème. C’est à la fois limpide et sans appel.

Comme M. Delpuech le sait certainement, la CGT, avant d’être traditionnelle, a été menaçante. C’est elle qui a, pratiquement dès sa création, prôné l’action directe comme émancipation des cadres de pensée bourgeois et patronaux. Des cégétistes interpellés, des grévistes mis en tôle et des manifestations tournant à l’échauffourée, la Confédération générale du Travail en a connu des palanquées au cours de son siècle d’existence. Ce n’est pas pour rien que les lois successives d’organisation du travail ont fait de leur mieux pour la diviser et la couper de sa base. Cela a suffisamment bien marché pour qu’on les labellise « aucun problème » et que le préfet souligne que le but du « vaste dispositif » est de défendre le droit à manifester (lui-même notoirement restreint par les lois successives de renforcement de la sécurité intérieure promulguées en France ces dernières années): un droit traditionnel, folklorique, patrimonial (hashtag paysdesdroidlom), et surtout, surtout, parfaitement inoffensif.

Mais hélas, voilà que débarquent quinze mille olibrius, dont mille balancent des briques et des bombes à incendie, profanateurs violents et sans discours des symboles capitalistes. Des jeunes gens qui paraissent très contents de se faire marave par les flics, parce que c’est quand même globalement ce qui se passe. D’intolérables violences sur abribus et sur distributeurs automatiques de billets. Mais – ne nous y trompons pas en dépit desdits symboles attaqués et de graffitis très bien écrits, très prisés des comptes Instagram – une absence totale de discours. Si si. La preuve : ils brûlent des bagnoles, enfin. Comme si c’était malin de brûler des bagnoles.

Quand j’avais treize ans, plein de bagnoles brûlaient souvent dans des quartiers similaires à celui que j’habitais. Ca passait aux infos, et une ou deux fois c’est arrivé dans ma commune – oh, pas beaucoup de bagnoles, on était dans une commune plutôt honnête et plutôt paisible, mais cela suffisait pour qu’on se le raconte dans la cour du collège, en disant que c’était le frère à unetelle, le cousin à untel qui avaient fait le coup. Un ministre avait taxé les incendiaires de « sauvageons » (ce qui n’est pas un propos du Capitaine Haddock). Dans les chansons que j’écoutais sur Skyrock, il y avait celle d’NTM, restée célèbre, proposant un coït brutal avec les forces de l’ordre, et puis une de Passi, plus morale et qui connut moins de gloire : « C’est juste une nuit d’émeute où le diable jubile » (en douze pieds). J’écoutais les deux avec le même ahurissement symptomatique de la puberté.

En grandissant néanmoins j’appris que les voitures brûlées n’avaient que peu à voir avec le diable : en général, elles prenaient feu à la suite de la mort violente de jeunes garçons basanés, dans les locaux de commissariats ou en présence et avec la participation des forces de l’ordre. Qu’il y avait là quelque chose de structurel (« des mecs foncés pourchassés par des Peugeot bleu foncé », comme disait alors MC Solaar). Je constatai aussi que l’on parlait toujours d’émeute et que l’on déplorait l’absence de discours clair et de revendications audibles de la part des sauvageons, alors même qu’existaient des coordinations, des associations, des mouvements. Mais les sauvages, que voulez-vous, ne parlent pas. La preuve, ils brûlent. L’émeute, c’est une forme purement affective : ça casse, ça pique, ça fait peur.

Quand mes parents avaient treize ans, des jeunes gens occupèrent la Sorbonne et la situation dégénéra en présence des forces de l’ordre. Les pavés fusèrent. Les vitrines furent démolies et des bagnoles réduites en cendres. La violence choqua. C’était de l’émeute. Mes grands parents baissèrent le rideau de leur commerce de façon préventive (ils avaient peur). Heurts, affrontements, intolérable violence – toujours selon les principes de l’action directe promus, soixante ans plus tôt, par la CGT. On passa à deux doigts de la catastrophe – c’est à dire qu’il y eut nombre de concessions faites aux revendications populaires. Heureusement, la suite de l’histoire, sous la forme de prises de parole constructives, modérées et esthétisantes de certains des participants une fois finies leurs études, fit qu’on put enfin, ces jours-ci, labelliser « bien évidemment sans problème » les émeutes de mai 1968.

Aujourd’hui des gens de vingt ans prennent des pavés et on dit qu’ils font peur. Puis qu’ils n’ont pas de culture politique. J’en témoigne : des lois successives ont aussi notoirement restreint l’accès à la pensée critique des jeunes gens dans ce pays, je le vois chaque jour en tentant moi-même de leur faire y accéder dans mon métier de prof. Non, ils ne dissertent pas bien. Non, ils n’ont pas lu Marx. Oui, ils font des fautes d’orthographe. Car oui, le nombre d’heures accordées en français aux adolescents de quinze ans de ce pays est passé de 6 à 4 par semaine dans les dix dernières années. Et oui, enfin, ils sont en colère, d’autant plus qu’on leur annonce maintenant qu’en plus de vivre dans un monde de merde, ils ne vont pas pouvoir faire les études qui leur permettraient d’apprendre des choses. Résultat : mon Dieu, ils s’en sont pris au Mac Do.

Ainsi, la stratégie générale des forces de l’ordre pourrait se résumer ainsi : plus de manifs, plus de syndicats, plus d’étudiants existentialistes : uniquement des émeutes, qui font peur. Et qu’on asphyxie tranquilou. J’en témoigne aussi, nous sommes passés du rire aux larmes face au vaste dispositif du préfet Delpuech. Je n’ai pas trop aimé les charges et j’aurais préféré (pensais-je toussant et m’étouffant à tâtons) que ces analphabètes diplômés (comme dirait le capitaine Haddock) se fussent montrés plus sages, de façon à ce que je ne souffrisse pas des retombées inéluctables de leurs actions en termes de vaste dispositif sur ma tronche – canons, charges, gaz, flotte, tonnerre de Brest, panique.

Mais tout compte fait, une fois dissipé le gaz dans mes poumons et contemplées deux secondes les leçons de l’histoire récente, je ne les trouve pas si déraisonnables. Et plus stratèges qu’il n’y paraît. Ce qui expliquerait d’ailleurs, mieux qu’une allégation générale de stupidité, le grossissement faramineux de la troupe. En fait, je ne suis pas loin de penser qu’ils ont (que nous avons) raison.

Ce doit être une question de génération.

 

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En attendant l’assaut des spectres

 

 

Les actionnaires sursautent parfois en croisant des miroirs.

 

« Ce qui nous manque, c’est une incarnation. »
Bompard, P-DG de Carrefour, 2018.

En effet : l’hypermarché paraît désert, ce soir de semaine. La caissière, isolée au bout des trente-deux caisses, attend le client en lisant un prospectus de promotions, sans un regard pour le reflet que lui renvoie une incongrue colonne de miroirs en face d’elle, visage sans âge, corps plantureux sous le chasuble rouge estampillé Carrefour.

Un mouvement social touche la marque de distribution en réaction à l’annonce de la suppression de milliers de postes, de la fermeture de centaines de magasins et de l’automatisation des caisses. Dans la foulée de cette annonce, l’action Carrefour a gagné 3%. Comme les clients, le mouvement social est ici invisible. La paisible caissière achoppe quand même sur les magasins automatiques : « Ils veulent tout détruire. Le lien humain. Ils veulent nous faire disparaître ou quoi ? »

 

« Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace.
— Pourquoi vous regardez-vous au miroir, puisque vous ne pouvez vous y voir qu’avec déplaisir ?
L’homme épouvantable me répond : — Monsieur, d’après les immortels principes de 89, tous les hommes sont égaux en droits ; donc je possède le droit de me mirer ; avec plaisir ou déplaisir, cela ne regarde que ma conscience. »
Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

Les actions sont l’une des manières de capitaliser une entreprise : on partage le capital en un grand nombre de parts, et on propose ces dernières à l’achat du quidam, avec promesse de lui verser un dividende de chaque profit engrangé par l’entreprise. Les sociétés par actions ont été définies dans le Code du Commerce, quelques années après la Révolution française.

En un sens, le marché des actions représente une démocratisation du capitalisme ; grâce à la bourse, tout le monde peut devenir riche. Comme la Déclaration des droits de l’homme, la spéculation permet la mobilité sociale de celui qui s’en empare. D’ailleurs, le seul palais construit à Paris au XIXe siècle fut celui de la Bourse, temple de ce monde nouveau, régi par le spectre des possibles.

 

« En quinze jours, Hulot, devenu maigre comme un spectre, offrit à sa famille une ombre de lui-même. »
Balzac, La Cousine Bette, 1847

Les actions se vendent et s’achètent en fonction de ces possibles ; infiniment échangeables, elles n’ont pas besoin que ce qu’elles représentent existe : la spéculation dégage de la richesse par elle-même.

Dans Les Parents pauvres, dernier roman achevé de La Comédie humaine, Balzac narre les vies en miroir de la Cousine Bette et du Cousin Pons. La première, vieille fille cruelle, entreprend de spéculer sur la ruine de sa sœur, la baronne Hulot, par l’entremise du baron, qui dilapide en jupons la fortune familiale. Après avoir réussi à ruiner son monde, Bette décède en quinze jours et deux paragraphes. Le second, vieux garçon naïf, devient l’objet des spéculations du quartier lorsqu’il tombe malade et que sa logeuse découvre qu’il a chez lui une précieuse collection d’art. Sous la convoitise de tous, Pons se décharne et disparaît pour ainsi dire complètement de l’histoire.

Pour un plan social, c’en est un : quasiment tous les personnages des Parents pauvres décèdent à une vitesse fulgurante. Dans le monde balzacien, tout se passe comme si la spéculation vidait les personnages de leur substance vitale.

 

« Huit ombres de rois paraissent et traversent le théâtre à la file ; le dernier avec un miroir à la main. »
Shakespeare, Macbeth, 1623 

La spéculation ne date pas du XIXe siècle. Avec les sociétés par actions, les fonds privés prenaient la relève du mercantilisme, qui avait permis le triomphe des monarchies absolues. La formule en est simple : les princes fondant leur pouvoir sur l’or, ils doivent encourager le négoce et l’industrie afin d’augmenter les richesses produites, et donc les impôts perçus. C’est une spéculation autocratique.

L’Angleterre élisabéthaine fut la première à appliquer cette politique. En France, le mercantilisme prit le visage de Colbert, ministre de Louis XIV, qui encouragea une politique monopolistique. Il développa, entre autres, ce qu’on appela pompeusement la science spéculaire, qui permettait de produire des miroirs, un bien rare et à forte valeur ajoutée. La Galerie des Glaces de Versailles célébra ce triomphe économique ; le spectacle de la cour se donnait à toute heure, à la cour elle-même.

Or au même moment, au théâtre, les spectres envahissent la scène. A l’instar de son cousin anglais Macbeth, Dom Juan tombe nez à nez avec un fantôme vengeur, et c’est le premier spectre que connaît la langue française. Dom Juan, pourtant robuste, n’y survit pas. En même temps que se forme en Europe un modèle économique fondé sur la spéculation commerciale, les fictions font surgir une forme nouvelle de l’angoisse, où rien n’est moins sûr que l’existence des êtres.

« You know what capitalism is ? »
de Palma, Scarface, 1983

Au sommet de sa fortune et au fond de son jacuzzi, Tony Montana regarde les spots publicitaires des financiers qui s’enrichissent sur sa drogue, tout en gardant un œil sur la coûteuse vidéosurveillance qui berce sa paranoïa. Tous les écrans ne lui renvoient que des images de lui, ou plutôt de son empire. Avec son monopole sur la cocaïne bolivienne, Montana est riche au point que son banquier a augmenté les taux auxquels il lui facture le blanchiment. Ce qui le met en rogne : le capitalisme, c’est se faire baiser, dit-il à son ami Manolo.

Progressivement, au XXe siècle, le droit des entreprises s’est aligné sur le droit de l’individu : garantie de la propriété, protection par la police, etc. La société par actions est devenue personne morale, et peut-être le fantasme de l’entrepreneur qui traverse le siècle vient-il de là : l’entreprise comme être surhumain. Rastignac a laissé place à Tony Montana. Mais cette individualité s’avère une illusion : l’argent est toujours déjà retourné à d’autres mains, alimentant d’autres richesses, vidéosurveillance, mafia, banques et drogues.

Dans le dos de son époux, Michelle Pfeiffer alias Elvira se tape une ligne devant sa psyché. Tony Montana trépigne, tout nu au centre de ce plan symétrique, écran versus miroir, publicité versus toxicomane, tandis que la caméra s’éloigne et que le dealer se dissout dans la mousse de son bain.

 

« Toi-même, Eric, réfléchis. Qu’est-ce que tu as acheté pour cent quatre millions de dollars ? Pas des dizaines de pièces, des vues incomparables, des ascenseurs privés. Pas les miroirs qui te disent comment tu te sens quand tu te regardes le matin. Tu as payé pour le chiffre lui-même. Cent quatre millions. Voilà ce que tu as acheté. Et ça les vaut. »
DeLillo, Cosmopolis, 2003.

Dans Cosmopolis, Eric, trader financier, passe la quasi-totalité du roman à l’arrière d’une limousine, bloqué dans les embouteillages d’une manifestation anticapitaliste puis dans le cortège funèbre d’une star de rap. Eric parie sur le cours des monnaies orientales, dernier avatar du vaste monde. Il ne s’intéresse ni aux manifestations ni aux funérailles. L’histoire est morte, la politique est passée, la foule est incongrue, la limo insonorisée. L’humain absent.

Sa longue errance fantomatique à travers Manhattan pourrait durer toujours ; elle ne s’achève que par son face-à-face avec sa propre mise à mort, elle-même spéculative – à la fois avérée et différée, indubitable et sans effet aucun. Ce que Don DeLillo nous dit, c’est que ce personnage n’est ni vivant ni mort. Un spectre plein aux as.

L’argument le plus retentissant consistait à présenter la colonisation comme une solution aux problèmes sociaux intérieurs de l’Angleterre, en dissipant la « masse oisive ».
Rediker et P. Linebaugh, L’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, 2008.

Le système de spéculation des royaumes de France et d’Angleterre du XVIIe siècle s’appuyait notamment sur les colonies, pourvoyeuses de matières premières. Ces empires nécessitaient une énorme quantité de main-d’œuvre pour travailler sur les bateaux et défricher les terres. Avant même la traite des Africains, les vagabonds des deux royaumes constituèrent ce vivier. Car pour que l’investissement rapporte, il fallait faire bosser gratis les humains : les paysans expropriés, jongleurs et autres vendeurs à la sauvette représentèrent cette force de travail, décuplant ce qui ne tarderait plus à s’appeler le taux de profit.

Dans L’hydre aux mille têtes, Markus Rediker et Peter Linebaugh montrent que l’avènement de ce système spéculatif a été ponctué d’émeutes et séditions, dont la célèbre mutinerie des naufragés du Sea-Venture, qui donnerait à Shakespeare la trame de La Tempête. Shakespeare transforme cependant la révolte : c’est le spectre Ariel, complice de Prospero, qui est à lui seul capable de déclencher des tempêtes. L’émeute, pour être spectrale, n’en demeure pas moins redoutablement efficace. La foule est occulte, invisible et puissante.

 

« Un peuple devrait donc gérer ses propres apparitions, et par conséquent ses propres disparitions, pour qu’il se passe enfin quelque chose ? »
Nathalie Quintane, Les années 10, 2014

Pendant que M. Bompard, PDG de Carrefour, cherchait une incarnation pour son plan social, l’effroi a saisi les bourses mondiales. Foire d’empoigne dans les open-spaces. Les cours plongèrent. Que se passait-il ? On avait augmenté les salaires des travailleurs américains. Panique sur la bourse : le peuple, pour être spectral, n’en a pas moins le lourd inconvénient d’exister. Le taux de profit et la spéculation n’aiment pas ça du tout.

Mais personne n’eut trop le loisir de méditer à ce problème, qui faisait de l’humain un obstacle à l’enrichissement humain : soudain, à l’annonce d’une promotion spéciale, des gens se ruèrent dans les supermarchés immenses. Baisse du cours de la pâte à tartiner : panique sur l’hyper. On s’offusqua du manque criant d’élégance des chalands, capables de se latter la tronche pour un pot d’huile de palme aux noisettes. Quelle image de nous – quel reflet – cela allait-il donner ? Tout le monde n’a pas l’élégance de devenir maboule en limousine : voilà ce que méditaient les commentateurs désolés. L’humain, cette ruine des illusions.

La caissière scanne les articles à toute vitesse et sourit d’un air espiègle. « Nous faire disparaître ? Ça non, ils n’y arriveront pas. »

 

(Mouvement n°94, mars 2018)

Court traité d’équitation à l’usage des zèbres indociles

 

  1. Bar.

 

Il y avait des demis vides sur la table.
— C’est l’heure de l’apéritif ! remarqua le journaliste. Autrement dit, l’heure du pernod… N’est-ce pas, commissaire ?…
Georges Simenon, 1931

 

 

Au bar, il n’y a que des habitués. Cela se voit à l’angle des épaules soulevées sous les vestes par le dénivelé du zinc qui force à tenir le coude un peu haut ; cela se voit aux pieds posés sur les barreaux des tabourets, battant une mesure inconnue. Aux tables, personne. Au bout du zinc, le client en veste beige commande un autre demi. Le barman charge un plein panier de verres de toutes formes dans le lave-vaisselle.

Dans les enquêtes du commissaire Maigret, une géographie revient presque systématiquement : l’espace fermé d’un bar, estaminet, rade plus ou moins sympathique, et l’espace ouvert d’une route, d’un port, d’un canal ou d’un chemin de fer. L’espace fermé permet au commissaire – et au lecteur de Simenon – de faire connaissance avec les protagonistes, d’en sentir l’épaisseur silencieuse et les non-dits encore secrets. L’espace ouvert est celui de l’errance et de la traque, celui de l’accélération de l’enquête et du déploiement du rêve, parfois mobile du crime.

Derrière le bar, au-dessus de la rangée des bouteilles tête en bas, un vaste écran diffuse BFM TV. Mutique, l’écran affiche des types en cravate qui conciliabulent d’un air docte, puis quelques pubs, une joueuse de tennis, des images spectaculaires d’un ouragan quelque part. Et dessous, un bandeau rouge : MACRON FRANCHIT TOUS LES OBSTACLES.

Un bandeau rouge où les lettres se découpent en blanc, type dépêche, flash info, alerte. Quels obstacles ? Parle-t-on de l’opposition syndicale à sa réforme du code du travail ? De la colère des bailleurs sociaux et des communes face à ses coupes budgétaires ? De l’effroi des magistrats devant son extension des prérogatives policières ? De l’indignation de tous devant ses cadeaux fiscaux concédés aux plus riches parmi les plus riches ? On ne le saura pas. Les obstacles n’ont d’intérêt qu’à être franchis.

A droite de la salle, près d’une porte qui donne sur le carrefour, le guichet du tabac et celui du PMU ; le sol est jonché de petits formulaires à cocher. Non loin du visage stoïque de la buraliste, un autre écran montre des chevaux au grand galop, en horde, les jockeys à peine des tâches colorées leur dos, et indique les numéros gagnants, tiercé, quarté, quinté +. Cela forme un petit attroupement de têtes silencieuses, concentrées, sortant de salopettes tâchées de peinture, de complets flasques d’employés contractuels, de survêtements éclatants fermés jusqu’au col. On entend peu de mots et un fond de musique. Personne ne semble avoir gagné.

 

 

  1. Pari

 

« Une autre hypothèse, non moins méprisable, avance qu’il est égal qu’on affirme ou qu’on nie la réalité de cette ténébreuse corporation, car Babylone n’est rien d’autre qu’un infini jeu de hasard. »
Jorge Luis Borges, 1944

 

Ce n’est pas la première fois que la télé a une expression bizarre. On a connu pire. Dans le cas présent, c’est plutôt une impression qu’une preuve. On devrait lire : « Macron triomphe de tous les obstacles. » Car c’est un sens figuré, Macron ne franchit pas d’un bond les obstacles, qui, quels qu’ils puissent être et sauf avis contraire, ne sont pas des haies ou des poutres.

BFM est la propriété d’Alain Weill, dont la fortune a été estimée à 73 millions d’euros. Sa stratégie a été la même à la radio NRJ, au journal La Tribune et à BFM : le LBO, leverage buy out. L’idée : on achète à crédit une entreprise, non avec des fonds propres, mais avec des produits financiers (des obligations), eux-mêmes, donc, sans valeur concrète ; puis on restructure la boîte à grands coups de management pour dégager des bénéfices, qui sont consacrés à rembourser le crédit d’acquisition. Ainsi, par cet habile tour de passe-passe, ce qui était un produit financier risqué, utilisé pour l’investissement, devient littéralement de la richesse. La mise virtuelle se transforme en gain réel.

En général, pour dégager cette richesse, il faut virer beaucoup de gens et en demander plus aux autres, ce qui occasionne des grèves, des manifestations, et parfois des recours aux prudhommes. Sans compter que l’investissement passe par des holdings transnationales et volontiers opaques, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes fiscaux. C’est pourquoi ce montage a besoin, pour exister, d’un assouplissement massif des règles de la concurrence, de l’emploi et des marchés – en d’autres termes il a besoin d’une volonté politique qui aille dans son sens, de lois « travail », de dérégulation fiscale.

De ce point de vue, il n’est pas interdit de penser que Macron franchit effectivement et concrètement les obstacles, dans un jeu similaire à celui que regardent les parieurs du bar – de penser que Macron est un cheval, détenu par Alain Weill et quelques autres, qui le font galoper à Enghien et à Deauville en se félicitant d’avoir dressé un si beau sauteur. Fortuna : chance ou fortune. Et les Français, benoîts comme ils savent l’être, ont parié sur lui parce qu’ils n’ont toujours pas compris que c’est le propriétaire, et non le cheval, qui gagne la course.

 

 

  1. Turf.

 

« A ton avis qu’est ce qui vaut le plus cher la peau d’un cheval ou la peau d’un soldat
Tu sais ce que c’est que la Bourse C’est une question de circonstances
Il y a quand même des indices
J’ai l’impression qu’en ce moment le kilo de cheval vaut plus cher que le kilo de soldat ».
Claude Simon, 1960

 

La route des Flandres s’ouvre par une évocation des traces de la Débâcle : une route sous un soleil de plomb, toute droite, cauchemardesque, où tournent en rond les cavaliers cherchant le front – « Le front ? pauvre con ! Mais y a plus de front ! » – et sur les bords de laquelle s’entassent, au hasard des bombes et des fuites, les corps, les bêtes, les objets tombés des charrettes. Puis le roman tout entier, lui aussi dru, éblouissant et labyrinthique, semble mener tout droit, par-delà les cellules de prisons et les chambres à coucher, à la scène remémorée, pleine elle aussi de cavaliers et de haies, d’une course de chevaux à l’hippodrome. Une seule phrase peint alors, en quatre pages, la somme des visages des hommes venus au bord du champ de course, les premiers ayant amassé des fortunes colossales « par violence, par ruse ou contrainte exercées de façon plus ou moins légale (et sans doute plus que moins, si l’on tient compte que le droit, la loi, ne sont jamais que la consécration, la sacralisation d’un état de force) », et les seconds venus tenter d’accaparer ces mêmes fortunes, petites gens, parieurs, vieilles mondaines, toute une autre faune talonnant la première, à ses trousses.

Dans ce fulgurant parcours de la conscience narrative le long de La route des Flandres se superposent ainsi les deux images des chevauchées, l’une guerrière et grotesque, l’autre ludique et tragique. Elles forment celle du monde où « l’homme ne connaissait que deux moyens de s’approprier ce qui appartient aux autres, la guerre et le commerce, et [il] choisissait en général tout d’abord le premier parce qu’il lui paraissait le plus facile et le plus rapide et ensuite, mais seulement après avoir découvert les inconvénients et les dangers du premier, le second ».

Quoiqu’en dise une critique globalement obnubilée par la syntaxe de Claude Simon – car il est entendu que qui fait du Nouveau roman ne fait rien d’autre que triturer les gérondifs et les participiales, loin de toute considération sur l’histoire –, tout le roman peut se lire comme une réflexion amère sur notre condition de chevaux bons à la course où à l’abattoir selon le cas. Il n’est pas dupe, Claude Simon, de la fin suprême de l’entreprise capitaliste, gigantesque machine à miser sur les hommes tant qu’ils sont capables de galoper, puis à les débiter au kilo quand ils ne courent plus assez vite.

Elle est dangereuse, la critique, lorsque elle feint de croire que la littérature a un autre but que de recoller ensemble les morceaux de notre humaine condition – animal/politique ; cheval/soldat – qu’elle peut se débarrasser de l’histoire. Ce que dit la littérature, c’est qu’on est toujours le cheval de quelqu’un, ventre à terre et soufflant sous une cravache harcelante, et qu’on a toujours sur le flanc un numéro inconnu, tiré au sort. C’est d’ailleurs presque réconfortant de penser qu’en cela à tout le moins, Emmanuel Macron est notre frère de misère.

 

  1. Préfecture

 

« Et d’abord le sol tout au moins doit nécessairement être commun, l’unité de lieu constituant l’unité de cité, et la cité appartenant en commun à tous les citoyens. »
Aristote, IVe siècle avant J.C.

 

La Préfecture de la Seine-Saint-Denis a été construite en même temps qu’était créée la Seine-Saint-Denis, pour casser la « ceinture rouge » parisienne qui faisait peser trop lourd, au conseil de la Seine, les élus communistes. C’est un très beau bâtiment moderniste, en béton noir, avec des jardins suspendus citant paraît-il Babylone, en tout cas dans le goût des utopies de dalle : post-Corbusier, pré-émeutes. Dans le hall de dix mètres de haut se déploie un escalier monumental, tandis que les coursives dévoilent les étages d’un Etat mi panoptique de Bentham, mi théâtre bourgeois.

Nous sommes là un bon petit troupeau patientant au service des immatriculations. Telle est, selon Aristote, notre définition naturelle : celle d’animaux politiques dont le terrier est la cité. La cité s’appuie sur le dème, qui est à la fois une circonscription et ses habitants. Le dème englobe la ville et les espaces ouverts alentour ; il lie ensemble l’intra et l’extra-muros, l’intérieur et l’extérieur, dans un statut politique commun.

Clisthène, le mettant en place, inscrivait pour la première fois la citoyenneté dans le sol. La démocratie est littéralement l’exercice du pouvoir non par le peuple, mais par les citoyens d’un territoire donné sur ce territoire donné. La forme politique ainsi créée met en lien, de manière indissoluble, espace, vie humaine et pouvoir collectif. Peut-être les préfectures en sont-elles un lointain souvenir, signalant la présence de l’Etat dans le territoire, ancrant les hommes et le pouvoir dans un espace ouvert et délimité, toujours, selon la consigne napoléonienne, à moins d’une journée de cheval.

Nous patientons longtemps. Très longtemps. Nous sommes nombreux : plus d’un million et demi d’habitants dans le département. Nous devons avoir un numéro sur nos charrettes, c’est l’Etat qui le demande, alors personne ne s’énerve. C’est peut-être pour le prochain tirage, qui sait. Au-dessus de la file d’attente, deux écrans diffusent BFM TV. On voit cette fois Macron visiter une entreprise avec un casque de chantier sur la tête – le travail c’est dangereux –, puis parler, son coupé, devant un avion (il va si vite). Qui a allumé ces télés, qui les a réglées sur BFM ? Questions sans réponse. On sait que la fortune personnelle d’Alain Weill est égale à un tiers du budget d’investissement de la Seine-Saint-Denis.

Ca n’avance pas. Et puis tout à coup, une préposée, un mouvement de foule, comme un grondement. Une loi de « modernisation de l’Etat » est entrée en vigueur hier, et a imposé la « dématérialisation » des « procédures administratives ». Concrètement, cela signifie, nous explique la préposée exténuée, que nous n’avons plus le droit de demander la carte grise au guichet : il faut désormais le faire sur Internet.

Le troupeau rue, hennit, se cabre. Et quand on n’a pas Internet ? Et quand on ne sait pas s’en servir ? La préposée hausse les épaules. « La faute à Macron, » dit quelqu’un. « Mais comme j’ai pas voté, dit un autre, j’ai pas le droit de me plaindre. » Il y a beau temps que les bouleutes ne sont plus tirés au sort ; et à présent, c’est l’espace qui se dérobe à son tour. Le vaste hall, stalinien, ronflant, étatique en somme, se vide de tout ce peuple encore en colère, déjà résigné.

 

 

  1. Saut.

 

« Sur tous les points du royaume, où l’on recueille la laine la plus fine et la plus précieuse, accourent, pour se disputer le terrain, les nobles, les riches, et même de très saints abbés. […] Ils enlèvent de vastes terrains à la culture, les convertissent en pâturages, abattent les maisons, les villages, et n’y laissent que le temple, pour servir d’étable à leurs moutons. Ils changent en déserts les lieux les plus habités et les mieux cultivés. »
Thomas More, 1516

 

Le saut d’obstacles a été codifié très tardivement parmi les disciplines équestres, et c’est au Royaume-Uni que ce fut fait. Il dépendait de l’avènement de la pratique de la chasse à courre, qui fut codifiée en Angleterre en même temps que l’Enclosure act, vaste règlement des sols toujours en vigueur. La vénerie, très en vogue alors parmi la bourgeoisie victorienne, impliquait que l’on suive les proies à la trace. Pour ce faire, il fallait donc sauter les haies que l’on aurait pu, sans cette règle, contourner. Ainsi naquit le saut d’obstacles.

Le mouvement des enclosures avait débuté, hors de tout cadre légal, dès le XVIe siècle : à l’aide de haies, on ferma les communs, ces terres seigneuriales utilisées par tous pour la pâture, la culture et la cueillette. Les propriétaires visaient par ce moyen l’intensification de l’élevage, la laine étant alors l’objet d’un commerce juteux dans l’empire naissant. Privant les petits fermiers de tout accès aux terres, le mouvement des enclosures se traduisit par des expropriations à grande échelle, plusieurs vagues de famine, et une concentration des richesses dans peu de mains, ce qui fait que d’aucuns y voient l’avènement du capitalisme.

Thomas More, dans le premier livre de l’Utopie, met dans la bouche de son voyageur Raphaël une vive critique de cette pratique, parmi d’autres du proto-capitalisme européen. Raphaël n’a pas encore raconté son séjour sur l’île, ni n’en a exposé les principes de justice et d’équité : c’est cette conversation critique qui occasionne la description du pays d’Utopus.

Ainsi l’utopie naît-elle, dans la construction même du texte, du caractère insupportable d’une situation politique donnée, d’un conflit irrésolu entre sol, pouvoir et autochtones. Les enclosures décriées trouvent paradoxalement leur pendant dans la décision prise par le roi Utopus de creuser l’isthme et de créer l’île ; à la mesure d’expropriation, il répond par le retranchement. La politique, régulation de la cité, nécessite la création du dème et donc de ses frontières. Mais entre les deux, il se passe une chose : le départ de Raphaël, sa navigation aux côtés d’Amerigo Vespucci. C’est par ce passage par l’extérieur qu’il peut juger des différents systèmes ; en en étant l’étranger.

 

 

  1. Zèbres.

 

« Ils désertèrent. Ils devinrent « Indiens », s’indigénèrent, et préférèrent le chaos aux effroyables misères de la servitude, aux ploutocrates et aux intellectuels de Londres. »
Hakim Bey, 1991

Ainsi l’une des caractéristiques des utopies est qu’elles sont closes, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont hermétiques. Le village idéal qu’imagine Balzac dans Le médecin de campagne ne croît qu’avec l’ouverture d’une route le rattachant au monde. L’abbaye de Thélème accueille autant qu’elle laisse sortir. Mais c’est par le mouvement d’extraction de soi à un monde donné et d’immersion dans un autre – par le pas de côté – que leur contenu proprement utopique peut prendre forme – de même que, si l’on en croit Raphaël, c’est par un nouveau départ que ce contenu peut être dit. Mondes clos, les utopies ont besoin d’aventures hors des routes déjà ouvertes pour être inscrites sur les cartes, montrées, écrites. Pour exister, elles ont besoin de détours, de fuites – à la manière de celles des premiers colons américains, disparus de leurs proto-cités dans l’étendue sauvage, « ne laissant derrière eux que ce message cryptique : Partis pour Croatan. »

Ainsi puisque ce monde n’est bon qu’aux chevaux de trait, de course ou de salon, je propose que nous soyons zèbres. Le zèbre, contrairement à son cousin, ne dispose pas des caractères suffisants pour être domestiqués : la prévisibilité du tempérament et le goût du confort. C’est pourquoi, bien qu’il courre plus vite que les rapides pur-sang arabes, tout le monde a renoncé à le dresser à quelque tâche que ce soit : toujours une ruade trop puissante en a empêché le sellage.

Soyons zèbres à la course rapide et à la ruade puissante. Soyons zèbres à la tête de bourricot et à la robe infalsifiable.

Soyons zèbres à la cavalcade hors les murs, à la horde au galop, à la pâture libre et à l’errance définitive. Soyons les zèbres des grands espaces où se cachent les utopies traversées de routes inconnues, de croisements secrets. Soyons les zèbres du système, sans PMU, sans paris, sans enclosures, sans préfectures.

Il me semble que c’est la meilleure chose à faire. Et que les chevaux se réjouissent, puisqu’ils s’en contentent, d’avoir le mors entre les mâchoires.

 

Plaidoyer pour l’auteur anonyme

 

 

  1. Que la violence se situe au cœur de l’Etat de droit.

 

Walter Benjamin, Critique de la violence, 1922 : « On prendra peut-être en considération la surprenante possibilité que l’intérêt du droit à monopoliser la violence en ôtant l’usage de celle-ci à la personne individuelle ne s’explique pas par l’intention de sauvegarder les fins légales, mais par celle de protéger le droit lui-même grâce à cette violence. »

 

Il a beaucoup été question dernièrement des violences policières, tour à tour vues comme la poule ou l’œuf des violences autres – celles des manifestants, des travailleurs en grève, etc, toutes gens qui furent bientôt assimilées à des terroristes. Cette assimilation a fait bondir ; cependant, elle s’explique très simplement (et en dépit de la crasse ignorance de ceux-là mêmes qui employèrent le mot) par le fait que dans l’Etat de droit, toute violence non monopolisée est sémantiquement un terrorisme.

Les auteurs des violences (atteinte aux corps, mais aussi aux biens – abribus en miettes sur le parcours des manifestations, tentes de fortune passées au bulldozer sur les marches de Shengen – ou encore aux discours – diffamations et censures, revendications d’attentats contre les croisés sodomites et verbatims cinglants du ci-devant ministre des finances) peuvent être indifféremment policiers ou terroristes, mais ils sont forcément l’un ou l’autre.

Les distinguer relève de l’approche juridique.

 

  1. Que la dichotomie qui fonde le système étatique s’établit entre terreur et police.

 

Thomas Hobbes, Léviathan, 1651 : « Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre. »

 

L’approche juridique permet de délimiter ce qui relève du contrat social ; de déterminer qui est homme (en lui) ou loup (hors de lui). En fin de compte, et puisqu’il s’agit aussi de ne pas perdre de temps, l’état moderne, avec ses frontières et ses codes, sépare ce qui ressortit à l’humanité domestique de ce qui ressortit à l’animalité sauvage – la fiction philosophique de l’état de nature sur laquelle le nôtre fut conçu. Après le colon et le sauvage, le chrétien et le païen, l’occidental et le primitif, les termes les plus récents de ce récit dialectique toujours recommencé sont donc, pour l’une et l’autre, police et terreur.

Le rôle de la justice est donc de déterminer, en chacun, l’homme et le loup ; mais comme la justice est forcément juge et partie du récit social, sa formule doit donc s’énoncer de la sorte : vous êtes avec nous ou contre nous.

 

  1. Que la justice n’existe pas en tant que telle.

 

Joseph Andras, De nos frères blessés, 2016 : « Tu meurs à cause de l’opinion publique. »

 

Dans le roman qu’il a publié à l’hiver 2016, où la colère est d’autant plus palpable que la douceur y est présente, Joseph Andras retrace l’arrestation et le procès de Fernand Iveton, ouvrier tourneur condamné à mort et exécuté pour une bombe qui n’a pas sauté, dans un endroit désert. C’est que l’endroit est en Algérie, que la bombe est communiste, et que le terroriste est Français : aucun recours en grâce ne pourra contrer, en 1956, la rage des colons contre celui qui a choisi le camp de ceux qu’ils appellent plus volontiers les « crouilles » que les Algériens, quelque juste que fût leur combat. Car ce n’est pas la justice, le problème, c’est l’opinion publique. Le terrorisme d’Iveton ne réside pas tant dans son acte que dans son identité – l’année même du procès d’Iveton, 16 terroristes algériens ont été graciés par René Coty. Lui ne le sera pas. Français, s’il n’est pas avec la France, c’est qu’il est contre la France. C’est dans cette mesure que le roman d’Andras peut se lire comme un dialogue avec L’étranger, auquel la narration du procès et du châtiment fait souvent écho : comme Meursault, mais d’une façon explicitement politique, Iveton n’est pas des siens. Et le danger de cette idée se mesure à la mise en place de l’« état d’exception » selon l’appellation officielle d’alors : le danger, c’est l’indistinction.

 

  1. Que l’identité trouble fait peur à l’opinion publique.

 

Michel Foucault, Qu’est-ce qu’un auteur, 1969 : « Les textes, les livres, les discours ont commencé à avoir réellement des auteurs (…) dans la mesure où l’auteur pouvait être puni, c’est-à-dire dans la mesure où les discours pouvaient être transgressifs. »

L’académie Goncourt a décerné à De nos frères blessés son prix du premier roman ; l’auteur l’a refusé, s’en expliquant de la sorte : « La compétition, la concurrence et la rivalité sont à mes yeux des notions étrangères à l’écriture et à la création. » Pierre Assouline en a été, comme souvent, franchement vexé : « difficile de ne pas déceler sous la revendication d’idéalisme un mélange de mépris, d’arrogance, d’immaturité » de la part du « jeune auteur » – qui a en plus le mauvais goût d’écrire sous pseudonyme, de refuser les interviews et de ne livrer à la presse qu’une seule photo. C’en était trop pour le grand homme de lettres et fin limier, qui se fendit sur Twitter, ce haut-lieu de la réflexion littéraire et politique, d’un tweet visionnaire : « Un coup de Tarnac derrière le mystère Joseph Andras ? Un collectif radical « écrivant » pourrait être derrière le roman De nos frères blessés », aussitôt suivi d’un second – les preuves à produire après l’acte d’accusation : « Andras : même rhétorique, même lexique, mêmes éléments de langage que les auteurs de L’insurrection qui vient. »

On pourrait commenter longtemps la mention des « éléments de langage », syntagme qui relève du fonctionnariat parlementaire et non de littérature. Ce qui est frappant surtout, c’est que celui qui a eu le malheur de refuser la palme du milieu est aussitôt considéré comme un dangereux « collectif radical écrivant » de Tarnac, paisible bourgade qui vit arriver en 2008 un escadron entier de gendarmerie sous les ordres des services de police antiterroriste, à cause d’un livre, sans nom d’auteur.

 

  1. Que la police a comme supériorité sur toute autre forme de violence de ne pas avoir d’auteur.

 

Kafka, Le Procès, 1925 : « Qui êtes-vous ? » demanda K. en se dressant sur son séant. Mais l’homme passa sur la question. »

L’uniforme et a fortiori l’armure policière visent à désindividualiser une violence qui ne doit pas pouvoir être soupçonnée d’être le fait de quelqu’un. De même le code juridique ne saurait avoir d’auteur – lequel serait, le cas échéant, celui qui dicte la loi, à savoir le dictateur. La force de la violence policière est de ne jamais être le fruit de personne ; à la fin du Procès, Joseph K regrette de ne jamais avoir vu le juge – c’est pourquoi il meurt « comme un chien ».

D’une certaine façon, la violence – la puissance corrosive – est donc décuplée par l’anonymat. Dans le cas de la police, il s’agit de rendre palpable l’étendue du Léviathan, ce corps constitué de tous les corps qui lui ont abandonné leur force.

On peut penser qu’il en va de même pour l’anonymat littéraire : si L’Insurrection qui vient, comme avant elle De la misère en milieu étudiant, font peur à la police, c’est parce que cet anonymat cache sans doute un « collectif radical écrivant », tout comme l’obscurité cache des hordes de crocodiles sous le lit des enfants. Effroyable.

 

  1. Que l’auteur n’est pas qu’une personne juridique, mais aussi et surtout une personne économique.

 

            Honoré de Balzac, Illusions perdues, 1843 : « La chambre de Daniel d’Arthez, située au cinquième étage, avait deux méchantes croisées entre lesquelles était une bibliothèque en bois noirci, pleine de cartons        étiquetés. Une maigre couchette en bois peint, semblable aux couchettes de collège, une table de nuit achetée d’occasion, et deux fauteuils couverts en crin occupaient le fond de cette pièce tendue d’un papier écossais verni par la fumée et par le temps. Une longue table chargée de papiers était placée entre la cheminée et l’une des croisées. »

Un autre aspect de la question mérite d’être pris en compte : c’est qu’en jouant la carte de l’anonymat, (de l’absence médiatique à l’absence de nom), l’auteur sort de ce que le système économique attend de lui – être l’incarnation télégénique et animée, à toutes fins profitables, de l’œuvre qui, ne l’oublions pas, est depuis au moins deux siècles un produit sur lequel un certain nombre d’entrepreneurs dégagent du profit. L’auteur est à la fois son égérie et son VRP, son avocat et son acteur ; il distribue des échantillons, fait la pub, enjôle, séduit, pousse à l’achat – car il est fondamentalement intéressé. Refuser la médiatisation, c’est aussi, plus encore peut-être, dénoncer un récit capitalistique bien installé dans l’opinion publique, encore elle : un auteur, c’est quelqu’un qui se paye sur l’histoire qu’il raconte, et c’est pour cette raison précise qu’il est inoffensif pour le système dans son ensemble. Houellebecq peut ironiser tant qu’il veut, tant qu’il reste Houellebecq – un type plein aux as. Mais celui qui sort de ce système-là le met en question, et donc le met en danger. Celui qui agit hors du circuit économique, fût-il littéraire, devient une menace pour le circuit économique au même titre que l’ouvrier saboteur ou l’anarchiste limousin. L’auteur est avec la police, ou contre elle.

 

  1. Que l’anonymat et le refus de participer au jeu économique sont peut-être, en littérature comme en politique, la meilleure chose à faire.

 

Philip Roth, La tâche, 2000 : « Vous êtes l’écrivain, vous, non ? »

Dans sa Trilogie américaine, Philip Roth emploie comme narrateur Nathan Zuckermann, relai autofictif de l’écrivain. Différents personnages viennent lui confier la mission d’écrire leur histoire – Seymour Levov, riche industriel dans Pastorale américaine, Ira Ringold, vedette médiatique dans J’ai épousé un communiste, Coleman Silk, universitaire réputé dans La tâche. Et à chaque fois, Zuckermann se dérobe, racontant finalement une autre histoire que celle qui lui est confiée. Cette autre histoire, c’est celle de l’identité secrète des personnages, une part maudite et bien réelle qui vient contredire l’autre. Levov le winner a pour fille une terroriste ; Ringold l’enjôleur est communiste et trahi par sa femme en plein maccarthysme ; Silk le doyen universitaire, est en fait un Noir qui s’est fait passer pour Juif. Ce que permet à Roth son faux double littéraire, c’est de mettre en présence la face dorée des Etats-Unis et son revers, celui où l’identité est un piège ou une tragédie – un sceau clandestin qui, dans les ancrages économiques et sociaux des personnages, fait virer la barque. Mais aussi, ce qui les rend vivants.

Ce que dit ce dispositif, pour les personnages comme pour le narrateur, c’est que c’est dans ce secret et dans cette menace de l’identité que se joue la possibilité véritable d’échapper à l’histoire, et d’en écrire une autre. Dont acte.

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Radicale Vigilance

(Texte commandé par le Détachement International du Muerto Coco)

 

Ne vous inquiétez pas. On s’occupe de tout.

Ne vous inquiétez pas, soyez vigilants. Soyez vigilants devant les informations. Soyez vigilants car ces images sont particulièrement effrayantes. Ces agissements sont particulièrement effrayants. Nos ennemis sont tout à fait terribles. Ne vous inquiétez pas. Nous les condamnons. Nous condamnons ces agissements que nous vous montrons sur les images particulièrement – n’est-ce pas ? – particulièrement effrayantes. Mais on s’occupe de tout.

Regardez bien. Vous avez vu ? C’est bien simple : des gens très méchants nous veulent du mal. Mais nous n’avons pas peur car nous sommes les plus forts. N’est-ce pas ? Nous sommes les plus forts. Donc, ne vous inquiétez pas. Voilà. Très bien.

Vous conviendrez que nos ennemis sont très méchants. Très cruels. A peine humains. Mais ne vous inquiétez pas : ce n’est pas nous. Aucun lien. Rien à voir. Pas de méchants chez nous. On reste entre nous, n’est-ce pas ? Entre gentils. On s’en occupe. On va vous trier tout ça, dare dare.

Juste, soyez vigilants. Pour nous faciliter la tâche, vous serez gentils. Gentil ne veut pas dire idiot, n’est-ce pas ? Donc un tout petit peu de peur on va dire de la lucidité, on va dire de l’esprit citoyen, comme ça, regardez bien les colis. Les colis ça peut être suspect. Tout type de colis, pas un colis en particulier, en soi un colis, vous voyez. Les comportements aussi ça peut être suspect. Ca peut présenter des signes, on va dire, de radicalisation – la radicalisation, c’est les méchants. Les gentils ne sont pas radicaux, ne vous inquiétez pas. Ils sont tous mous. Mous mais vigilants. Donc des signes, de radicalisation. Tout type de signe, par exemple de type barbe, de type gros sac à dos, de type jeune. De type babos, mais en radical. Vous voyez ? Mais aussi d’autres signes, tout fait signe, comme disait Roland Barthes. D’où l’importance de la vigilance. De la suspicion. Tout ce qu’on vous demande c’est une paranoïa légère et permanente. Voilà. Très bien.

Ne vous inquiétez pas : nous connaissons parfaitement la menace. Nous savons que ça peut arriver n’importe où, n’importe quand. Grèves, ZAD, cités vétustes, intérim, puberté, effrayant. Vous ne vous doutez de rien, vous. Vous êtes mignons. Mais nous savons, nous, que le basculement dans la radicalisation peut avoir lieu en l’espace d’une seconde. Chez n’importe qui. C’est parfois insoupçonnable. Donc il faut tout soupçonner. Votre voisin. Vous.

Mais ne vous inquiétez pas, nos agents sont à pied d’œuvre. Ils surveillent en temps réel. Ils interviennent en temps réel. Regardez bien ces images. A la pointe de la technologie. Notre police. Police, c’est bien simple, c’est l’inverse de barbare. Nous aimons nos agents. Ils nous permettent de trier, ceux qui sont avec la police, ceux qui sont avec les barbares. Vous comprenez maintenant ? C’est pourquoi nous vous demandons d’être vigilants.

La radicalisation, c’est l’affaire de tous. N’importe où, n’importe quand, n’importe qui. C’est pourquoi nous veillons sur vous. Nous vous surveillons. Oui, croyez-nous, il faut en passer par là. Vous conviendrez qu’on n’a pas le choix. D’autres images arrivent tout de suite. Hors de question de relâcher la vigilance. Nous avons mis en place un tas de mesures, disons, d’urgence, pour rester vigilants. Pas inquiets, non. Nous n’avons pas peur car nous sommes les plus forts. Comment voudriez-vous avoir peur des barbares avec une si belle police ? si bien équipée ? Regardez tous ces gyrophares, pimpon, bleu, orange ! tous ces gilets pare-balles pfiou ! et ces boucliers ! pok ! pok ! tous ces GIGN tac tac cagoule pan ! Vous voyez bien. Nos policiers sont parfaitement effrayants, donc pas d’inquiétude.

On s’occupe de tout. Si jamais il y en a qui doutent, on s’en occupe. On évacue le doute, direct. Ni inquiétude ni doute. Ah oui des fois il peut se trouver qu’on débarque chez votre voisin. Que voulez-vous. Regardez ces images. C’est tout simple.

On s’occupe de tout. Vous serez gentils de nous laisser faire. Voilà. De vous laisser faire. L’esprit citoyen. On va dire l’état d’urgence. Oh ça va bien, les professionnels du sarcasme. Pas le moment d’ironiser. Vous restez polis ou vous voulez qu’on pense que vous êtes avec les barbares ? Vous avez vu les images ? Est-ce qu’on a le choix ? Non. Alors le doute c’est non. Bien obéir et pas d’inquiétude. On sait parfaitement ce qu’on fait. Parfaitement. C’est pour votre bien. Si on vous contrôle tous c’est pour pas faire de jaloux. Voilà. Très bien. La nation forte, unie, soudée dans l’obéissance, c’est beau à en pleurer, vu d’ici, comme vous êtes dociles.

Nous on n’a pas peur. Pas peur du tout. Nous sommes sereins. Nous sommes les plus forts. Peur de qui d’ailleurs ? Vous êtes si gentils vraiment. Vous comprenez. On vous tient dociles pour la sécurité de tous. A chaque fois qu’il y en aura un pour se radicaliser on s’en occupe direct. Ne vous inquiétez pas. Tant que vous êtes vigilants devant les images tout ira bien. Voilà. On s’occupe de vous. Pas d’inquiétude.

 

(Image (c) Jean-Marc Tanguy)

Terrain Istanbul : le post-exotisme du capitalisme mondial

 I. Examen critique de l’exotisme évident.

« Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. »
Lévi-Strauss.
  1. Caractéristiques de l’exotisme évident.

A. L’Exotisme évident comme Destination

Terrain Istanbul : Même si je connais la ville, je suis heureuse, à mon arrivée, de voir à nouveau se découper dans la brume les minarets des mosquées de Sultanahmet, d’entendre résonner au petit jour l’appel à la prière, de compter les bateaux de toutes tailles qui remontent le Bosphore jusqu’à la Mer Noire. Je suis heureuse, cet exotisme, de le reconnaître immédiatement – et c’est un des paradoxes de ce qu’on se propose d’appeler exotisme évident. L’exotisme évident est l’ensemble des traits immédiats qui font d’un endroit une destination.

B. Conditions nécessaires et suffisantes pour qu’un endroit devienne une destination :

– qu’il soit visité par au moins un être humain en excursion (un « touriste »)

– qu’il soit proposé au catalogue d’au moins un être humain en commerce de billet d’avion (un « voyagiste »)

– qu’au moins un être humain ait l’idée de se prendre en photo devant au moins un aspect exotique de l’endroit en question.

 Terrain Istanbul : on peut, à chaque coin de rue de la vieille ville, se procurer des dizaines perches à selfies à des prix dérisoires. Leurs vendeurs sont très facilement repérables grâce au cri de Selfiselfiselfi qu’ils utilisent comme signe distinctif. A l’aide de ces perches, chaque jours des dizaines d’êtres humains en excursion se tirent le portrait devant la mosquée de Suleymaniye, en contrebas du pont du Bosphore ou sur celui de Galata, d’où l’on voit toute la vieille ville de Stamboul hérissée de minarets graciles. Dans les dizaines de clichés des excursionnistes, l’endroit se vide de ses habitants et se fige sous les traits de la destination, jusqu’à risquer de nous faire confondre l’un et l’autre.

C. Désincarnation de l’endroit par l’exotisme évident.

La destination est donc un succédané de l’endroit, dont la seule fonction est de permettre au touriste et au voyagiste de se mettre d’accord sur la photo à prendre – l’exotisme évident vient justifier l’effort de l’un et de l’autre, effort dont il est à la fois l’origine et le produit. Entre le voyagiste et le touriste, l’exotisme évident engendre tout un tas d’activités intermédiaires (sécurité, baklavas, vendeurs de selfies sticks à la sauvette, etc), qui font de la destination une sorte de parc d’activités, où chacun joue un rôle économique pré-défini, dans le domaine de la consommation ou de la distribution – où la vie non-économique n’existe pas.

 2. Limites chronotopiques de l’exotisme évident

A. La destination de l’exotisme évident est historiquement monostrate.

Dans ses conditions culturelles (les mosquées de Mimar Sinan), l’exotisme évident d’Istanbul correspond au moment fastueux de son histoire, achevé il y a trois siècles. Il y a dans l’exotisme évident un figement historique dont la caractéristique majeure est la dimension révolue : on voyage à Istanbul au XVIe siècle, comme on voyage à Grenade au XIe siècle, à Bogota au VIe millénaire avant notre ère, à Paris au XIXe siècle, à New York au XXe siècle, au Caire en – 800, à Berlin pendant la Guerre froide…

B. Le territoire occupé par la destination de l’exotisme évident est nécessairement parcellaire.

Cartographie : on hachure l’espace occupé par la destination, allant du début du Bosphore aux mosquées de Mimar Sinan qui surplombent la Corne d’Or ; sans surprise, cela recouvre exactement la superficie de Constantinople à l’époque ottomane.

Si l’on superpose cette carte à celle de la ville d’aujourd’hui, elle ne fait qu’un petit dizième de la superficie d’Istanbul.

 C. L’exotisme évident est essentiellement éphémère.

            (Terrain Istanbul) En séjournant à Istanbul, je m’habitue au chant du muezzin, à la traversée régulière du Bosphore. Quant à l’horizon de la Corne d’Or, je ne l’apperçois que de temps en temps, étant appelée à divers endroits de la ville qui ne la jouxtent ni ne la surplombent. Au fil des jours, l’exotisme évident s’étiole, s’affadit, se fait oublier.

A cesser d’être un excursionniste, et devenir, même provisoirement, un habitant, c’est-à-dire en sortant d’un rôle économique strict, on sort du domaine de la destination.

  II. Indices de post-exotisme: hors des limites de la destination

  1. la ville capitaliste ne se donne pas pour exotique.
« Ville = langue. »
J.C. Bailly, La phrase urbaine.

            Je ne suis pas désorientée à Istanbul. Je suis à mon aise avec la grammaire de cette ville – transfert depuis l’aéroport, changement de devise monétaire, recherche d’une adresse sur Google, acquisition d’un titre de transport pour le métro, le tramway, le bus. En ville, je trouverai les mêmes chaînes de supermarchés ou de restauration que là d’où je viens. Je porterai les mêmes étoffes, les mêmes coupes, les mêmes marques. Certains produits seront strictement identiques à ceux que j’achète habituellement, d’autres plus chers ou légèrement différents. Tout s’ingéniera à me donner l’impression d’évoluer dans un univers non exotique, mais au contraire, perpétuellement familier, celui de la société de croissance et de consommation qui m’a façonnée et dont je reste l’enfant. Cette société-ci, que l’on peut nommer civilisation, aurait un manque à gagner immense à ce que je perde, même provisoirement, mes habitudes.

            Avec les gens que je rencontrerai, nous pourrons commniquer dans la langue que nous a donnée cette civilisation de l’économie capitaliste : un anglais approximatif, langue d’échange plus que de synthèse, mais qui nous suffira à tomber implicitement d’accord sur la façon dont on boit, dont on mange, dont on se divertit ; si jamais nous avons l’occasion d’approfondir un peu la conversation, je doute que nous arrivions au conflit idéologique, que ce soit dans le domaine de la religion, de la politique ou des mœurs, car si nous nous trouvons au même endroit, c’est que nous sommes intégrés au même niveau de l’économie, où le capital nous a donné en commun un usage et une représentation de la langue et de la ville.

            L’exotisme réel, celui qui permet de sortir de la civilisation, n’est pas une bonne chose du point de vue de cette civilisation-ci. Cette civilisation-ci ne permet pas que l’on s’en échappe.

  1. Permanence du sentiment d’étrangeté
« Dans la plupart des villes que j’étais amené à visiter, on pouvait rencontrer quelques hommmes détruits et des femmes détruites, baignant dans une grande létargie morale, mais en général, il n’y avait personne. Les rues frappaient par leur silence, les maisons s’alignaient, inoccupées, les vagabonds restaient ensevelis dans leurs cachettes et ne répondaient pas aux appels. »
Volodine, Des anges mineurs

Terrain Istanbul.

Je compte, depuis la mer, 48 gratte-ciels rutilants, sans deviner quelles nombreuses entreprises les habitent.

Sur l’île, le regard des chats paresseux me met mal à l’aise.

Les enfants qui mendient n’ont pas l’air malheureux mais investis d’un rôle qui les transcende.

J’essaie de me figurer le nombre de bouteilles en plastique utilisées quotidiennement, et je prends le vertige, mais où sont-elles débarrassées ?

Les antiquaires poussent leurs charrettes dans les rues en appelant aux dons, comme si l’on jetait les souvenirs par les fenêtres.

Il y a des domestiques pour tout, et leur mépris de tout pied d’égalité dans le dialogue est impossible à désarmer, sauf par la violence symbolique.

La nuit sous la pluie, les tours de Levent ressemblent à des phares montrant des destinations inconnues.

J’ai vu des CRS charger une trentaine de femmes qui chantaient. Les matraques s’abattirent. Toute la rue s’étouffa dans les gazs, et personne ne se plaignit.

Un marxiste désenchanté trouve naturel que les prisonniers politiques se targuent d’avoir subi la torture.

Dans les piles de containers du port de Kadiköy, beaucoup d’idéogrammes chinois, quelques boîtes estampillées CMA-CGM.

Toujours un presque bidonville juste à côté.

« La lutte pour la vie est toujours là », écrit un adolescent. Ici, on apprend aux enfants à respecter les riches et protéger les faibles.

Les chantiers ne dorment jamais ; nuit et jour, marteaux-piqueurs et camions creusent de profondes fondations de béton, en un ballet assourdissant que personne ne déplore.

Le chant du muezzin est en arabe ; il n’est pas sûr que les citadins l’entendent.

La foule d’hommes jeunes sur Istiklal est à la fois pleine de bonhommie et potentiellement inquiétante.

Au crépuscule, la pollution donne à la skyline infinie une auréole violacée.

 2. Le post-exotisme comme changement d’échelle.

« Alors que le désert entame sa marche funèbre de fin de siècle au son des bulldozers et des coups de feu, quelques anciens, les yeux rivés sur la marée montante du développement suburbain qui envahit la solitude du Mojave, en viennent à se demander s’il y a jamais eu d’autre destin que Los Angeles. »
Mike Davis, City of Quartz

            Il n’y a pas d’altérité à Istanbul. Il y a, en revanche, une immensité, une énormité : ce qui est radicalement remis en cause, c’est l’efficace d’un système de mesure, de normes et de degrés, en un mot l’amplitude que le capitalisme possède en Europe. Car la grammaire commune du capitalisme mondial est ici interprétée avec une autre voix, laissant passer un cri à côté duquel notre organisation sonne comme un murmure. Minuscule, le port de Marseille ; dérisoires, les menaces qui pèsent sur le droit du travail français ; quasi attendrissantes, les préemptions foncières engagées par le projet de l’aéroport à Notre-Dame-des-Landes.

            A l’endroit où le Bosphore rejoint la Mer noire, un nouveau viaduc est en passe d’être achevé, fermant l’estuaire immémorial qu’il enjambe presque dédaigneusement. Il fait partie d’une autoroute transcontinentale qui a nécessité la destruction de dizaines d’hectares de forêt. L’armée protège le chantier.

            Le paradigme capitaliste reste le même, celui d’un décor de science-fiction dystopique où la police sert de morale, les autoroutes de lignes de fuite, les destinées mafieuses de mythologie. Ce qui change, c’est la vigueur avec laquelle chaque élément de cette combinatoire vient se conjuguer aux autres – en quelque sorte, la valeur symbolique dégagée dans chaque transaction, chaque investissement.

            A l’horizon de l’Asie, sur une des collines qui surplombe le Bosphore et qui fait face à la vieille ville, le président Erdogan a entrepris la construction d’une mosquée reprenant le plan de celles de Mimar Sinan, entièrement en fibrociment et béton de ses amis du BTP, d’un volume quatre fois supérieur. Où qu’on soit dans la ville, on en distingue les grues qui coiffent les six minarets graciles. Cela sera beau.

            La notion de menace intérieure, si chère à l’idéologie sécuritaire qui stabilise les flux et les mouvements sociaux, est traitée ici aussi, mais à coup de bombardements sur les villes présumées abriter les terroristes – imaginons Tarnac ou le Pays basque sous le feu de l’aviation française. Aux victimes des attentats, personne ne prend le temps de rendre hommage. Le fichage des individus, le stockage des données personnelles et le danger physique sont ici un préalable à tout investissement politique.

            Elle est contrainte, au beau milieu de l’année, de quitter son poste de professeur de sociologie à l’université, et le pays dans la même semaine. Elle a signé un « appel pour la paix » qui, n’étant pas favorable à la démarche du gouvernement vis-à-vis des séparatistes kurdes, était donc du côté de ces derniers, « terroristes ». Elle a signé et la porte de son bureau, le lendemain, était barrée d’une croix rouge.

            Beaucoup de choses sont d’autant plus incompréhensibles qu’elles paraissaient semblables. Un accent trop différent finit par rendre la langue étrange. Son chant inoui en sonne plus grand ; la séduction en est immense.

            L’avion, survolant la ville au décollage sans le moindre égard au vacarme qu’il engendre, me laisse voir, par le hublot, les formes des milliers de voitures coincées dans des embouteillages monstres, le fourmillement des bateaux, presque celui des piétons, et à perte de vue des immeubles, des maisons, des routes. Le Bosphore, paisible, coule entre les deux mers et les deux continents. Je ne sais toujours pas dans quel sens il coule.

Démystification: programme pour les Cités possibles

 

 

 

« Pour ramener les investisseurs en Grèce et reconstruire l’économie, il est urgent de rétablir la confiance. Cela suppose que le gouvernement grec envoie un signal clair sur sa volonté de coopérer avec ses créanciers et d’accélérer les réformes. »
Tribune publiée dans Le Monde du 21 mai 2015 ; signataires : membres du groupe Eiffel Europe ou du groupe Glienicker

 

Rétablir la confiance : initialement utilisée dans les rubriques de courrier du cœur à propos des embûches menaçant les relations conjugales, cette locution a connu un beau succès dans les domaines de la diplomatie et de l’économie dès le dernier quart du XXe siècle, succès qui ne s’est nullement démenti au siècle suivant. Il s’explique sans doute, au moins en partie, par le confort intellectuel évident que présente l’analogie entre la panne sexuelle post-adultérine et le ferment anarchique contenu dans le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Par la grâce d’une métaphore, les thinktankers peuvent donc faire comme si l’histoire était celle d’un grand amour méritant qu’on le sauve. Cette petite fiction transmue habilement le prosaïsme laid des lettres de change en ce lyrisme enflammé des épîtres transies, bien plus émouvantes.

Néanmoins, on peut remarquer que comme souvent, l’idée de rétablir la confiance vient pour le cocu (ici « les investisseurs ») d’un aveuglement total selon lequel le gouvernement grec a la volonté de « coopérer avec ses créanciers et d’accélérer les réformes », ce qui est précisément l’inverse du programme sur lequel ce gouvernement s’est formé. Chéri(e), si tu m’envoies un « signal clair » que tu n’as aucune vocation à t’éclater dans le lit de quelqu’un d’autre depuis des mois comme je te surprends à le faire, j’accepterai peut-être à nouveau de te faire subir le coït sans joie que nous pratiquions ensemble – comme c’est, je le sais, ton désir le plus profond.

 

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« Je pense que les Français sont en réalité favorables aux réformes. Il ne faut pas perdre de temps. Quand j’ai fait adopter la loi portée par Emmanuel Macron à travers un article de la Constitution, c’était pour aller plus vite. »
Manuel Valls, Fondation BMW, Munich, mai 2015

 

En réalité : pierre angulaire de toute entourloupe, élément performatif stratégique irremplaçable, en réalité permet à peu de frais d’arrimer l’ensemble du discours fallacieux à une entreprise de parler-vrai tout à fait honorable. Vous avez un mensonge éhonté à dire : vous en avez besoin, car il vous permet d’asséner votre façon de faire sans même un regard pour ceux qui ne sont pas d’accord – eh bien c’est très simple : il vous suffit de dire qu’en réalité ils sont d’accord. Vous suggérez alors que ce qui est n’est pas la réalité ; et la réalité, c’est désormais la fiction qui vous arrange.

Le discours politique se construit comme un univers fictif, régi par ses propres lois ; le chef du gouvernement semble y couler des jours paisibles. Ce qu’affirme ici le premier ministre, c’est que les citoyens, les manifestations, les sondages, les pétitions, les votes et les députés se trompent : en réalité (i.e. en dépit de ce qu’ils disent, votent, font) les Français sont d’accord avec les réformes de Monsieur Valls, ou alors, qu’ils aillent se faire voir chez les Grecs.

 

 

 

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« Sous toutes ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. »
Guy Debord, La société du spectacle, 1967.

 

Pour Valls et les thinktankers cocus, le but est le même : renvoyer le lecteur ou l’auditeur à un univers fictionnel, détaché de la réalité dont il est question : la cité, polis, dont ils disent se soucier, devient un monde virtuel. Ils y parviennent soit en fabriquant une analogie, ce qui est un petit mensonge encore mignon, soit en inversant tout bonnement la polarité entre le vrai et le faux, entre la fiction et le réel – ce qui est la conséquence ultérieure du mensonge : si la fiction est partout, alors le réel en est une.

Le problème marche directement sur les brisées de la littérature : de la société du spectacle aux métarécits de Lyotard et des simulacres de Baudrillard au storytelling de Christian Salmon, il est celui de la mise en scène, en intrigue et en mots d’une réalité politique par une idéologie peu scrupuleuse. Contrairement au schéma traditionnel et aux définitions classiques, la mystification est du côté non de la littérature, mais de tout le reste.

 

 

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« Non seulement ils restent au pouvoir, mais ils parlent. Or c’est leur langue qui est responsable du mal. […] Leur langue est celle du mensonge. Et puisque leur culture est une culture putréfiée, celle des palais de justice et des académies monstrueusement mélangée avec la culture technologique, concrètement leur langue est de la pure tératologie, et on ne peut pas l’écouter. On est obligé de se boucher les oreilles. Le premier devoir des intellectuels, aujourd’hui, serait d’apprendre aux gens à ne pas écouter les monstruosités linguistiques des puissants de la Démocratie chrétienne ; à hurler de dégoût et de réprobation à chacun des mots qu’ils prononcent. »

Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes, 27 mars 1975

 

La réponse ne se fait pas attendre : il y aurait, face à la langue menteuse du pouvoir, un devoir des intellectuels : disséminer une forme de désobéissance, de dédain, de résistance, pas tant vis-à-vis des faits mais bien, avant tout, vis-à-vis des mots. Ce sont eux qu’il faut se réapproprier pour retrouver la politique. Ainsi la figure de l’intellectuel devient-elle, d’un seul coup, une figure non de philosophe, non de savant, mais d’homme de langage – d’homme de lettres. L’intellectuel comme résistant, le résistant comme écrivain, l’écrivain comme démystificateur. Ce serait par les mots qu’on pourrait repasser de la « langue du mensonge » à la réalité.

 

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« Le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu’à des albums de dessins, jusqu’à des corbeilles de tapisserie. Puisqu’on était victorieux, ne fallait-il pas s’amuser ! La canaille s’affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. […] Puis la fureur s’assombrit. Une curiosité obscène fit fouiller tous les cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Des galériens enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses, et se roulaient dessus par consolation de ne pouvoir les violer. […]
— ‘N’importe ! dit Frédéric, moi, je trouve le peuple sublime.’ »
Flaubert, L’éducation sentimentale, 1867

 

A la mise en scène concrète de la prise des Tuileries lors des journées de février 1848, Flaubert oppose le n’importe ! de Frédéric, qui efface une réalité politique désagréablement complexe (voir le lexique : obscène, ironiquement, fureur, curiosité ; voir l’ambiguïté fondamentale des motivations, qui sont toutes doubles) pour la remplacer par ce mot, sublime, tout droit venu du romantisme et ce n’est pas sans doute par hasard que Flaubert insiste, dans ces mêmes pages, sur le discours de Lamartine à l’Hôtel de ville, quelques mois avant celui de Victor Hugo à l’Assemblée. « On se redit, pendant un mois, la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, ‘qui n’avait fait que le tour du Champ de Mars, tandis que le drapeau tricolore’, etc ; et tous se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs que la sienne. »

Oui, dit Flaubert, une certaine langue littéraire s’est appropriée l’espace politique et le rend opaque, occulte, et lui interdit la nuance ; oui, chacun comme Frédéric peut s’y laisser piéger ; oui, le romancier va s’employer à démystifier cette langue-là, qui s’emploie à masquer la réalité par des mots polyvalents. Le roman devient le miroir déformant donc révélateur d’un monde qui voudrait prendre au sérieux les histoires qu’il se raconte.

 

 

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« Trêve de discours. »
Sophocle, Œdipe à Colone, 401 avant J.C.

 

Résumons-nous, et revenons à la Grèce : face à la tératologie des puissants, l’écrivain ne dénonce pas, mais rend visible – et cela se fait non par un discours mais par la mise en mouvement, au cœur de la fiction littéraire, de mots qui portent en eux le germe de la mystification.

Jean-Pierre Vernant, dans « Le moment historique de la tragédie grecque », souligne à cet égard un aspect fondamental des textes tragiques : ils reposent exactement sur les mots que la toute jeune démocratie athénienne emploie dans son langage juridique naissant : dans Antigone, la coutume ; dans Prométhée enchaîné, la force ; dans Œdipe Roi, la responsabilité. Toute la tragédie se construit sur un questionnement qui se trouve être celui du droit. Ce sont donc, au cœur du nœud tragique, des questions de sens des mots, concomittantes de la naissance du tribunal et de l’assemblée. Le jeu sur les mots de la fiction littéraire correspond à un jeu dans les mots de la vie politique. La tragédie, dit Vernant, est à même de mettre en question cette société qui la fonde.

C’est bien la mise en jeu des mots dans la fiction qui permet cette critique. Vernant note que le héros tragique est issu de l’âge mythique révolu ; or alors même que le chœur, relai des spectateurs contemporains, reçoit un vers lyrique, le trimètre iambique dans lequel le héros s’exprime est très proche de la conversation courante. La tragédie naît de ce hiatus souligné entre des notions contemporaines, démocratiques, et des comportements aristocratiques et archaïques qui y sont étrangers ; entre une ascendance divine et une langue quotidienne. « Dans le cadre nouveau du jeu tragique, conclut Vernant, le héros a donc cessé d’être un modèle ; il est devenu, pour lui-même et pour les autres, un problème. » Il s’agit, pour la littérature, de mettre en présence le discours du pouvoir et le monde de la fiction, et d’en observer à la loupe les points d’achoppement. Tel est le programme politique de la démystification.

 

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« Chaque année, ils sont des milliers à passer le Grand-Saint-Bernard ou le Simplon. Près de 250 000 d’entre eux sont arrivés depuis le début de l’année dernière. ‘Cette urgence a déjà rendu évidente l’insuffisance des réponses traditionnelles. L’afflux de touristes d’origine française est d’une ampleur et d’une rapidité sans précédent. Nous avons besoin de campings,’ affirme Hermann Stiegler, l’un des initiateurs du programme. […] La nuit, le petit parking du poste frontière du Châtelard se transforme en camp de transit ; jusqu’au 3 mars dernier, où une altercation entre un douanier et un touriste d’origine française au sujet d’la vignette qu’on doit avoir sur l’pare-brise pour prendre l’autoroute a fait un scandale. »
Jean-Charles Massera, United Emmerdements of New Order, 2002

 

Point d’achoppement: la frontière ; point d’achoppement: les mouvements de population. La question de la cité humaine est là tout entière. Quelle différence y a-t-il entre les migrants et les touristes ? Entre les réfugiés et les nouveaux arrivants dans les campings suisses ? Entre un titre de séjour et « la vignette qu’on doit avoir sur l’pare-brise pour prendre l’autoroute » ? Ces questions, il n’est pas nécessaire de les poser. Il suffit de changer l’agencement entre un discours et un référent, un lexique et un locuteur. On emploie pour parler du campeur le lexique du clandestin. Et tout à coup, le tourisme estival est aussi effrayant que les flots de réfugiés – à moins que ce ne soit l’inverse.

Les deux poids et deux mesures du discours des forces de l’ordre et des gouvernements européens en ce qui concerne les migrations ne sont nulle part mieux démontrés que lorsqu’ils sont ainsi, dans une fiction, mis en présence. La Méditerranée peut devenir un charnier, il se trouvera toujours un Manuel Valls pour réciter d’un ton docte qu’on ne peut accueillir tout le monde, et l’on enragera de ne savoir lui répondre sans passer immédiatement pour le dernier des utopistes. Seul le « camp de transit » des camping-cars « d’origine française » lui coupe très immédiatement la chique, par sa simple formulation.

 

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« Je reçois un appel dans mon bureau, un chef d’équipe qui me réclame : Charles, venez voir ça. Une splendeur. 100% naturel, élevé en plein air, on obtient ces résultats-là, sans retouche Photoshop, sans chirurgie esthétique. […] Delphine, 17 ans, autorisation parentale, elle va se spécialiser dans les motifs d’adolescentes. […] Un corps comme ça, pas besoin de le travailler : en marcel, les fesses nues affleurant, vous l’asseyez sur un accoudoir de canapé : 100% de taux d’occupation. Les produits en fraîcheur, il ne faut les gâter avec rien, surtout pas d’artifice. »
Gabriel Robinson, Génie du Proxénétisme, 2008

 

Dans son premier roman, Gabriel Robinson imagine la fable suivante : une région en déclin lance un appel d’offre ; celui-ci est remporté par un bordel. Au moment de sa parution, le racolage passif est institué en délit ; la crise fait rage ; les bassins d’emploi s’assèchent ; autant dire que le scénario de Robinson, proche d’une certaine anticipation, est tout à fait plausible. C’est une belle success story. Le roman se présente comme une visite de « La Cité », tel est le nom de la maison close, recueillant les paroles de tous ses usagers. Jamais l’écrivain ne dira s’il est d’accord avec l’idée qu’il développe, si son dispositif de citation de Châteaubriand – encore un romantique politique – est ironique ou pas. Simplement, il laisse la parole. Les adolescentes, « produits en fraîcheur » sont « élevées en plein air », et reçoivent « 100% de taux d’occupation ». Par le détour de la fiction littéraire, les mots du pouvoir, ici le discours du manager, deviennent les indices les plus sûrs d’une contre-utopie glaçante.

 

 

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Si vous aviez été en Utopie, si vous aviez assisté au spectacle de ses institutions et de ses mœurs, comme moi qui ai passé là cinq années de ma vie, vous avoueriez que nulle autre part il n’existe de société parfaitement organisée.
Thomas More, Utopie, 1516

 

Si la fiction littéraire s’emploie à mettre en cause la narration des puissants, ce n’est pas au nom d’un devoir d’engagement des intellectuels, ni d’une posture romantique du poète qui guiderait le peuple ; c’est qu’elle réinvente inlassablement la fondation des cités humaines. De la tragédie à la SF, de Thomas More à Gustave Flaubert, la fiction est là pour expérimenter la communauté, ses règles, ses possibles, sa morale. Autant dire que son rôle est on ne peut plus politique. Autant dire qu’elle a besoin de mots affûtés. Autant dire que sonder chacun d’entre eux est capital ; oui, il faut démystifier le langage, le refonder en justice et en justesse. Et le reste est littérature.

L’ex et l’express

(c) Fanny Taillandier

(c) Fanny Taillandier

 

A côté de moi sur le quai de cette petite gare de ville “moyenne”, un jour de semaine, un jeune type fume un joint avant de monter dans l’express pour Paris. Il est tout excité, sourit aux anges et aux rails épars bordés de maisonnettes blanches, s’épand en anecdotes auprès d’un autre, tout aussi jeune, qui l’accompagne en silence: il est content de se tirer! ici, rien à faire, heureusement qu’il a sa PS4; depuis qu’il est sorti de prison il n’a pas de travail, et franchement, ici, rien à faire… A Paris, il va voir son ex. “Ca lui a vrillé la tête, d’être avec moi. Elle s’est reconvertie à l’Islam.”

C’est dans l’air, les reconversions. Par exemple, les villes industrielles se reconvertissent en villes moyennes – une ville moyenne est une ville sinistrée qui a réussi sa reconversion. Une ville moyenne est une ville qui a vaillamment résisté à ces drôles d’assauts inversés que sont l’exode rural et les délocalisations, assauts qui voulaient forcer ses portes à l’envers, et qui a obtenu, déployant des trésors de courage, d’ingéniosité, de hasard sans doute aussi, de garder un nombre honnête d’habitants, et donc de pouvoir négocier hardiment avec une SNCF pingre, pour, au prix de tant d’efforts, garder l’express pour Paris. Une ville moyenne/reconvertie est une ville exsangue, mais desservie par l’express pour Paris. Si l’express pour Paris ne s’arrête plus, la ville meurt.

Au début du XXe siècle, Mauriac déployait dans Génitrix ce motif lancinant et somptueux du passage du train qui fait trembler les murs; convois nocturnes qui hantent littéralement la maison, faisant claquer la porte du grenier et le cœur de la vieille mère perverse, effrayant la jeune femme à l’agonie comme un fantôme Le train qui passe devient l’écho machinal et surhumain aux scènes tragiques des vies anonymes, mais aussi, l’écho d’un ailleurs soulignant le huis-clos. Mauriac prend de son époque ce qui peut la rendre épique; le romanesque n’est pas tant, je crois, dans les destinées furieuses de la mère et du fils que dans ce grondement sourd qui les accompagne, leur donnant l’allure d’une machine infernale. Ici, dans le jour sombre, brillent derrière les fenêtres des maisonnettes bordant la gare des lampes crues, éclairant quels drames, quelles indicibles et voraces amours?

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Les êtres humains se reconvertissent aussi, quand ils changent de domaine professionnel. Cela ne se dit en général qu’à propos du travail. On n’utilise pas ce verbe pour le reste de la vie: on ne dit pas: après des années de santé florissante, elle s’est reconvertie en tétraplégique à l’occasion d’un accident de voiture; ni : il s’est reconverti en père de famille à la faveur de la naissance du premier; ni : lassés, ils envisagent de se reconvertir en partouzeurs.

Pourtant pour cet ex-taulard, prendre le voile n’est pas un cheminement spirituel qu’on appelle conversion mais bien, là encore, une reconversion – sans doute équivalente à celle qui lui est refusée, de taulard en salarié. Je l’appelle ex-taulard; je pourrais l’appeler néo-chômeur. Pour le retour des prisonniers à la vie civile, on parle de réinsertion. On parle de problématique de réinsertion, d’accompagnement dans la réinsertion, de réinsertion réussie. Bref un genre de reconversion pour misérables. Mais comme les misérables n’ont pas souvent le temps d’apprendre beaucoup de vocabulaire avant d’arriver derrière les barreaux, un seul mot devra leur suffire pour parler de l’emploi qu’ils n’ont pas, de l’amie qu’ils n’ont plus, et de la foi qu’ils cherchent – car un être humain qui ne cherche pas une foi, c’est un chat, un cheval ou un poisson.

Quel que soit son nom, il bondit dans le train quasi vide d’un saut guilleret, une bouteille de jus de fruits pour tout bagage. L’express pour Paris continue de porter avec lui son lot de rêves immenses, ses “à nous deux, maintenant”. On y monte encore pour aller vivre dans les romans – lui aussi : “Je me demande la tête qu’elle va faire, mon ex, elle tient un bar, je vais arriver, coucou!” Les mille surprises d’un visage reconnu; les émotions difficilement identifiables, auxquelles il faudra repenser, par la suite; les anciennes complicités qui affleurent; les souvenirs évanescents: son rendez-vous du soir est un roman mille fois écrit, et pourtant toujours séduisant, par la grâce de ce train où léger il s’installe. L’ex, l’express: avec ou sans reconversion post-industrielle, le romanesque est toujours le romanesque.

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Mauriac situait l’action de Genitrix le long de la ligne Bordeaux-Sète, laquelle ne doit pas figurer au palmarès de la rentabilité de Réseaux Ferrés de France. On pourrait faire le roman du jeune type excité, de ses heures d’ennui embrumées d’herbe dans la ville moyenne, de ses modestes rapines et de ses amours perdues; ce serait un beau roman. On pourrait, mais plus grand monde ne manie l’ellipse des saisons comme François Mauriac, plus grand monde n’accorde d’épopée aux lumières crues des cuisines le long des voies. C’est que le monde de Mauriac avait, avec ses drames, sa généalogie, humaine et surtout géographique. Il ne connaissait pas la reconversion. Il s’agit d’un monde avant la métamorphose du train, de moyen de transport en outil de ségrégation spatiale, sociale et politique. Ce qui se cache derrière le mot reconversion, c’est une gigantesque désorganisation du réel – et du langage qui permettait de le dire. Car ce que je ne saurai jamais, en écoutant le bavardage du marlou, c’est d’où il vient. D’une “ville moyenne”, sans doute. C’est-à-dire de n’importe où et de nulle part. Et lorsqu’il emploie cette impropriété, “elle s’est reconvertie”, il est de surcroît privé de tout idiome à lui, tombant dans le lexique d’une époque où les mots recouvrent tout, c’est-à-dire, rien, qu’on parle d’un CDD ou d’une foi religieuse.

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Emmanuel Adely propose entre autres l’idée, dans un court essai consacré aux Devenirs du roman, que “les médiateurs (journalistes, chanteurs, comédiens, artistes, politiques) écrivent un réel unificateur donné comme objectif.” C’est bien ce réel écrit et unificateur qui se cache dans la reconversion de tout : le monde revu comme fiction, doté d’une illusoire cohérence par la synonymie permanente. C’est un peu l’idée qu’eut Bernanos, contemporain de Mauriac et usager assidu d’express et de villes moyennes par son état d’inspecteur d’assurances, juste au sortir de la Première guerre mondiale, et qui le poussa à rédiger Sous le soleil de Satan : “Quiconque tenait une plume à ce moment-là s’est trouvé dans l’obligation de reconquérir sa propre langue, de la rejeter à la forge. Les mots les plus sûrs étaient pipés.”

Il s’est passé quelque chose dans ce XXe siècle stupéfiant, quelque chose d’une reconversion râtée, peut-être, de l’espace et de la littérature européens. Le premier a été accaparé par la logique de marché, transformant villes et campagnes en tranchées boueuses puis en banlieues décentrées; la seconde est globalement devenue, quand elle n’est pas rangée au rôle douceâtre d’amuse-bouche pour notable, un outil de management; Adely: “le réel écrit et unificateur a tout emprunté à la fiction, utilise le vocabulaire de la fiction / style, formules, emphase, pioche à tous les registres, met en scène”.

Cette double reconversion ratée, on peut la trouver dans les gares TGV, plantées au milieu de rien à grand renfort de bretelles routières et d’espaces climatisés; magnifique trouvaille que ces grands écriteaux partout: Gares en mouvement! On aura tout vu. Mais for cette blague, rien. Pas de maison qui tremble aux abords de ces gares. Pas de marlou en goguette. Le TGV déterritorialisé est le résultat final de la reconversion de l’express, et avec elle de la disparition de l’humaine quête – du romanesque.

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Que faire? demande le révolutionnaire. Le roman de Georges Bernanos, arme de la “reconquête” de sa propre langue, nous peut servir de modèle ou d’indice. Au pays saigné à blanc auquel on servait “la religion de la déesse France et de Saint Poilu”, il oppose les drames obscurs et grandioses de personnages anonymes, enfoncés dans la terre, tournant vers le ciel leurs combats. “Rien de meilleur que d’exprimer le surnaturel dans un langage commun, vulgaire, avec les mots de tous les jours. Aucune illusion ne tient là contre.” Double défi pour le roman à l’ère reconvertie: défaire l’illusion, exprimer le surnaturel. En d’autres termes, mettre l’épopée anonyme au service d’une vaste vérification lexicale, et les mots pipés à l’épreuve des destinées furieuses, des drames obscurs, des quêtes spirituelles. On verra quelle reconversion tient là contre.

Il s’agira donc de rejeter la langue à la forge, et tant pis si la forge est délocalisée. Il s’agira de traquer les reconversions ratées, et de les dire. Il s’agira de chanter l’ex et l’express, les drames tus des villes moyennes et des banlieues vides, il s’agira de redonner des mots qui permettent de dire le monde.

Manifeste pour le retour de l’épopée aux abords des gares. Pour les autodafés de TGV magazine, car il faut bien allumer la forge. Pour la mise au feu des mots pipés tels qu’authentique (sandwich à la saveur – ) connecté (vous êtes dans un espace – ), de demain (ensemble, construisons l’Europe – ). Pour les marlous et leurs ex, pour les trains peu rentables, pour le cannabis et l’ennui, pour la possibilité de l’éternel et le mystère de la foi, pour Mauriac comme nom de code d’une opération terroriste de grande ampleur qui viserait à faire trembler les murs au passage des convois nocturnes dans les tragédies anonymes.

Je continue à me demander, des semaines après cette scène, comment le marlou s’est fait recevoir dans le salon de thé de sa belle mystique. Je ne serais pas surprise d’apprendre que la porte du grenier a claqué un grand coup.